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Vos textes de l’Invitation à écrire N°8

Les participant.e.s étaient invité.e.s à imaginer qu’ils étaient musicien de jazz, prêt.e.s à entrer en scène pour jouer avec Ella Fitzgerald.

Voici ce que cette consigne a inspiré.

Je vais accompagner la voix d’Ella et suis derrière le rideau assis sur une chaise trépignant d’impatience. J’ai la boule au ventre et du mal à respirer. Je regarde compulsivement ma montre. Nous sommes le 16 Mars 1947 au club de jazz de New York. J’entends le public qui s’impatiente. Ma main droite tremble et tapote frénétiquement le piano et fait tomber ma tablature. J’entends Ella faire des scats le fameux « bap bi dou dam » en coulisses qui ressemble en rien à des élucubrations. C’est une improvisation proche de la mélodie originale. Je suis subjugué par tant de talent. La vibration et la puissance de ses cordes vocales m’ébahissent. Tous les musiciens se mettent en place sans bruit. Je suis tétanisé, je ne distingue plus rien, ni la lanterne perpendiculaire au-dessus de ma tête, ni l’alarme qui clignote pour annoncer le début du spectacle. Ma vue se brouille et mes mains sont moites. 

Le silence est total, le rideau se lève. Ella apparaît dans une robe longue couleur cerise. Elle est resplendissante. Elle avance d’un pas chaloupé et lent vers le micro. Sa voix résonne dans la salle, les spectateurs sont sous son charme. Les applaudissements crépitent et l’ harmonie est créée. Il est temps pour moi de jouer et là mes mains en tremblant effleurent les touches, les notes s’envolent et j’atteins le firmament. Moi, Julien musicien inconnu, je suis comblé de jouer pour une si célèbre chanteuse. Je n’oublierai jamais ce moment d’émotion intense et magique. 

Sylvaine Beaumelle


Je vais accompagner la voix d’Ella et à quelques minutes de son arrivée sur scène, c’est comme si l’estrade tanguait autour de moi. Et elle, Ella, la li, la li, la laaaa, la reine du scat n’est pas encore là. La présence imminente de l’icône du jazz m’alarme. Je me sens tout petit face à cette grande dame du swing. Un moment de doute, de peur. Mes mains transpirent et collent. Je serre très fort ma contrebasse comme le marin s’accrochant au mât du bateau pendant la tempête. Je me concentre sur la tablature posée par terre, ce qui m’apaise. Je voudrais tout faire pour la suivre en harmonie dans ses improvisations gutturales. Être aussi fou qu’elle pour partir vers des onomatopées chantantes, aucunement des élucubrations. 
La voici, masse noire majestueuse s’avançant dans la salle encore plongée dans le noir. Un point rouge se déplace, c’est sa bouche cerise, petite lanterne, pour la repérer. Le fruit s’entrouvre. Son cou, son corps, pris dans un flot de vibrations, lâchent des dou-ba, dou-ba-dou-dou-bi-dou-wap, comme les bulles de savon qu’elle soufflait, enfant. “I’m so happy, you know ! You know the moon is so high “. “So high”. Ella s’est embarquée sur la lune avec « How high the moon ». « Yeah », « you know the moon so high !”. “ You so high…”,
“And I, just a little bird”. Elle s’envole. Mes doigts ont glissé sur les cordes.

Elvire Bosch


New-York, 16 mars 1947.

Je vais accompagner la voix d’Ella, ce soir au « ?Jazz Lantern club ? ». Non ce n’est pas une blague ou une élucubration extravagante de ma part, mais un remplacement au pied levé du contrebassiste Ray Brown. J’ai déjà joué avec Duke Ellington, mais pour le coup, participer au tour de chant d’Ella c’est la cerise sur le gâteau d’une carrière menée avec les plus grands quintets de jazz de La Nouvelle-Orléans. 

Une heure avant le début du spectacle, soudain le doute m’envahit. Serai-je à la hauteur ??

Ella est à mes yeux une chanteuse hors pair, la diva du jazz. Ce qui m’impressionne le plus chez elle c’est son anticonformisme, son scat autour des mélodies originales plus que la pure improvisation. Nous avons pris position sur scène et la rumeur de la salle nous parvient. Chaque musicien procède aux derniers accords, je suis comme un débutant devant ses tablatures. Ella vient d’arriver, elle vocalise, sa voix chaude est aussitôt en harmonie avec nos instruments.

Mon cœur bat la chamade, mes mains sont moites et mon visage ruisselle. Tous ces signes m’alarment sur ma capacité à supporter la pression qui pèse sur mes épaules et au bout de mes doigts. Peu à peu, les vibrations familières des cordes me redonnent confiance, je rentre enfin dans mon rôle. De ma place, je vois Ella de profil, je suis perpendiculaire à l’axe de la scène. Elle sourit, esquisse un pas de danse, me fait un clin d’œil et me glisse à voix basse un de ses célèbres « ?Ba bi dou dam ? ».

Le rideau se lève sous les applaudissements de la salle. Les dés sont jetés.

André Bouisson


Un moment de grande solitude,

Je vais accompagner la voix d’Ella et jouer dans quelques minutes… Pas d’improvisation… Surtout pas ! Des vibrations, du scat… c’est prévu. Je caresse ma clarinette, son anche simple. Moi clarinettiste à tout juste vingt ans ! J’aimerais que ma mère soit là, qu’elle puisse m’entendre. J’ai mal au coeur. Mon estomac est en feu. Une flamme glacée ondoie dans mes membres, ruisselle le long de ma colonne vertébrale. Ma tête semble exploser. J’ai mal partout. Mon corps ne m’appartient plus. Comment gérer ce désastre, ce trac intense ? Je ferme les yeux et mon âme m’emporte loin de ce désordre intérieur. Je me vois courir dans des champs fleuris de sureaux pourpres, de jacarandas mauves, de verveines vertes. Cette panoplie de couleurs m’apaise un peu. Mes élucubrations cessent. Mon coeur se calme… les battements se modèrent. Soudain une décharge d’adrénaline me donne des ailes. Comme une alarme ! Je sautille. Je vois le public impatient. Je le sens confiant et je ressens cette joie indicible de partager la musique. Je fixe intensément la petite lumière que diffuse une lanterne qui se balance au plafond. Ma loge est minuscule, sans fleurs, juste une coupe de cerises bien rouges sur une petite table. Quelle drôle d’idées ces cerises ! Un rayon de lumière tombe perpendiculaire sur le plancher poussiéreux. Comme un livre ouvert, la légende de la tablature s’invite dans mon esprit, claire, nette et précise. Ma clarinette et moi sommes en parfaite harmonie. Des moments difficiles et ce soir la consécration. Peut-être. Des applaudissements, des voix qui encouragent.
Et c’est grandiose. Les instruments se répondent. C’est vif, sonore, puissant. La musique nous emporte tous dans un envol majestueux.

Violette Chabi


Je vais accompagner Ella, moi, Françoise le jour de mon anniversaire, quel beau cadeau ! Je ne rêve pas. La chance m’a souri au fond d’un club anonyme de New York où je jouais depuis quelques jours. Un soir, un inconnu est venu m’a proposé de remplacer un pianiste indisponible pour une soirée avec Ella Fitzgerald. Comment croire de telles élucubrations ? Pourtant j’ai accepté et c’est comme ça que ce soir, tremblant d’émotions, j’attends le grand moment. Pour me rassurer, me calmer je regarde autour de moi. Une certaine harmonie m’est salutaire pour que je donne le meilleur de moi-même.

La lumière est tamisée, seules des petites lanternes éclairent la salle. De chaque côté de la scène les rideaux perpendiculaires au plateau font un cadre pour l’artiste. J’imagine l’arrivée d’Ella dans un éblouissant scat que je devrai accompagner adaptant mon jeu à ses improvisations. Sur le piano plusieurs tablatures m’aideront pour l’accompagnement des grands classiques.

Tous mes sens sont en alarme pour répondre avec bonheur à tous les changements éventuels.

Mais je sais que dès les premières vibrations de mon piano la musique me prendra pour m’entraîner vers le grand bonheur de jouer, et de jouer, ce soir, pour la grande Ella.

Ma gorge est sèche, j’apprécie la fraîcheur des cerises posées là, sur le coin du piano.

Soudain, les projecteurs illuminent la scène. Ella entre, c’est parti ! 

Françoise Charton


Je vais accompagner la voix d’Ella et je suis sûr que ce soir, tout le théâtre Apollo dans le quartier noir d’Harlem va vibrer avec la reine du swing.. Je sais que je commence une belle carrière de chanteur, mais ce soir je serai son pianiste. Un ami d’un ami m’a demandé cette prestation pour la reine du Scat et de l’improvisation et j’ai accepté.. tout comme je l’avais fait pour Art Tatum ou Sarah Vaughan. J’ai quitté Las Vegas hier, de toute façon je n’y retournerai plus y jouer, qui sont-ils pour nous considérer comme cela..? 

A New York, et surtout ici à Harlem, les personnes de ma couleur n’ont pas ce problème..

Non, ce soir je vais accompagner la voix d’Ella.. 

Nous sommes sur le podium derrière le rideau perpendiculaire aux énormes enceintes, à répéter nos gammes pour moi, des passages d’archers sur la tablature du violon, et autres inflexions pour les saxos. 

Je suis à l’aise sur scène, j’ai pris de la confiance en moi tout jeune, lorsque cerise sur le gâteau, je jouais de l’orgue chaque dimanche à la messe.. Mon père Baptiste n’aimait pas mes élucubrations lorsque j’essayais de trouver la bonne harmonie ou la bonne vibration sur le vieil harmonium de l’église. 

Une légère alarme vibre tandis que la lanterne du studio se met à clignoter, c’est le signal pour nous demander d’être prêts.. La grande dame va se présenter dans son éternelle robe noire et son collier de perles.. 

Au fait, je me présente, je m’appelle Nathaniel Adams Coles plus connu sous le nom de Nat King Cole 

Rosemarie Chazay


Je vais accompagner la voix d’Ella et dans un petit quart d’heure le rideau de la scène va s’ouvrir sur l’orchestre avec lequel j’ai répété durant des centaines d’heures. J’ai la gorge sèche. C’est le premier signal d’alarme de mon corps stressé à l’idée d’accompagner pour la première fois la Diva du Scat. Je suis là planté debout près de ma guitare posée sur son trépied perpendiculaire au plancher de la scène. Mon cerveau m’envoie quelques flashes des tablatures que j’ai si souvent parcourues du regard en travaillant les morceaux musicaux à interpréter. Je danse d’un pied sur l’autre. Je me sens animé d’une vibration qui parcourt chaque fibre de mon corps. J’ai l’impression d’être devenu un instrument de musique qui s’agite et se laisse gagner par un impérieux besoin d’improvisation. J’ai les mains moites. Je transpire dans mon costume de scène et la sueur mouille mes cheveux, mon visage. Je sors un kleenex de la poche de mon pantalon et j’essuie d’un geste rapide ces gouttes qui m’importunent. Je me tourne vers mes compagnons de ce merveilleux orchestre de jazz et je leur souris. La dernière répétition s’est déroulée dans une parfaite harmonie entre nous les musiciens et la magnifique voix de la Grande Dame du Jazz. A la fin de la répèt, Ella s’est lancée dans des élucubrations vocales à n’en plus finir qui se sont terminées par un immense éclat de rire. Et cerise sur le gâteau, elle a gratifié chacun d’entre nous d’un énorme baiser sur la joue pour nous féliciter et nous témoigner sa joie et son plaisir de chanter avec nous. 
La lanterne derrière le rideau vient de s’éteindre. Silence respectueux de la salle. Je prends une longue et profonde inspiration et je plonge rayonnant dans ce fabuleux spectacle.

Evelyne Creux


Je vais accompagner la voix d’Ella et j’ai peur. Honoré de jouer pour « la Grande Dame du Jazz » , je n’en suis pas moins soucieux d’être à la hauteur de son talent. Atmosphère fébrile. Public impatient. L’une et l’autre se fondent dans les fumées de cigarettes. Je vérifie une énième fois la tablature et tente de maîtriser le tremblement de mon genou qui trahit mon stress et mon excitation. Mes doigts s’exercent sur ma guitare dans un mouvement fantôme. Mes pensées se perdent dans une élucubration inquiétante. Perpendiculaire aux coulisses, le microphone attend, discipliné et impatient comme moi. Une lanterne rouge tamise la lumière et donne une atmosphère intimiste. Enfin, elle arrive. Mon cœur s’alarme. Un halo de lumière révèle Ella dans sa robe rouge cerise. Les mains applaudissent, les acclamations fusent. La première vibration anime la scène, clarinette, piano, saxophone, batterie, trompette et guitare se rejoignent en harmonie. Alors sa voix s’élève, s’envole, maitrisant scat et improvisation musicale pour mieux envoûter l’assistance. Miraculeusement, mon corps et mes pensées se libèrent et s’engouffrent sans aucune appréhension dans le concert, en union parfaite avec le chant iconique de cette sublime artiste.
 
Myriam Finot 


Une Grande Dame

Je vais accompagner la voix d’Ella, pour l’instant seule sur scène, une petite alarme dans le ventre me dit « c’est un grand moment, tu n’es pas à La Lanterne, maison de retraite, son Temps des cerises et ses élucubrations ».
Je règle mon siège avec mes mains moites, trop haut, trop bas, trop souple, trop dur, je regarde la tablature ABCDEFG, tout est au carré, perpendiculaire.
Quelques frissons, j’ai chaud, j’ai froid, agitation intérieure, pas de doute, c’est le stress. Quelques respirations, il faut que je maîtrise.
Le pianiste et le contrebassiste arrivent et c’est au tour d’Ella, impressionnante, puissante, calme, rayonnante, souriante, amoureuse, généreuse, une Grande Dame, elle me regarde,
 1, 2, 3, 4, je donne le rythme, c’est parti. 
Quelques paroles puis plus de parole, improvisation, diga diga doo… c’est le scat, sa voix devient instrument à part entière, nous sommes en parfaite harmonie, communion, symbiose, des regards des sourires de connivence, Ella nous entraîne dans ces dabadabada… mon corps n’est que vibrations, j’explose de bonheur… le public participe, applaudit, applaudit, applaudit. Je viens d’accompagner Ella, la plus grande voix du jazz.

Le 16 mars 1947
Denise Friboulet


Je vais accompagner la voix d’Ella et je tremble. J’adore sa voix. T’as la pilosité qui se dresse.
Je les entends. Tous les soirs le club est archicomble. Ils viennent se shooter à la Reine du scat. Du délire. Moi, musicien noir, je sors plus rouge qu’une cerise.

Tu peux t’appuyer sur ta tablature, dès qu’elle part en improvisation, elle t’embarque.

Mais en ce moment : le trac.

J’ai le corps en alarme, ça me tord les boyaux, ça hérisse mes nerfs en épingle, et je te raconte pas les élucubrations dans ma tête. Ça chauffe dedans, et toute cette came qui circule n’arrange rien.

Vite, que la lanterne s’allume, que la scène s’éclaire. Là, Ella chante, et, en instantané, c’est l’harmonie. 

Nos corps en alarme se diapasonnent subito en Blues.

Les vibrations d ’Ella traversent musiciens et public. Contamination je te dis.

Illico je fais corps avec ma trompette, je me met à en jouer à la perpendiculaire : l’extase je te dis.

Odile Germain 


Je vais accompagner la voix d’Ella et le trac me paralyse. 
Le public attend avec impatience que le concert commence. 
Une alarme retentit et la salle est plongée dans le noir. Le régisseur, portant haut sa lanterne me reconduit dans ma loge. L’angoisse qui m’étreint est pire que le trac : de mauvais augure. Je piétine dans la loge. Je me tords les mains, la bouche sèche, crampes au creux de l’estomac, peur de ne pas être à la hauteur. Un autre que moi ici a vécu le doute qui m’assaille ! La bouteille de liqueur de cerise à la vodka bien entamée le prouve. Pour surmonter la panique : une double dose. 
La fée électricité me remet la tête à l’endroit. Derrière le rideau, le saxo autour de cou, je frotte mes mains moites sur mon pantalon, j’ai encore les jambes tremblantes. Faire diversion : je me remets en tête la tablature de ma partie, le doigté et le rythme, les barres de mesures, barres de fin et barres de reprises perpendiculaires à la portée.
Ella, près de moi, sait et me sourit, le rideau se lève. Une salve d’applaudissements nous cueille. 
La pureté de la voix d’Ella vibre à mon oreille tel un diapason. Le trac s’envole et moi aussi. Les morceaux s’enchaînent à un rythme endiablé. Harmonie des sons ! Ah, les élucubrations d’Ella ! Elle mêle tout à coup à son chant l’incident de l’alarme, le public applaudit, trou de mémoire. En virtuose du scat Ella se lance dans une improvisation musicale mêlant onomatopées rythmiques et paroles de chanson. Un triomphe !

Edith Hénaff


Improvisations

Je vais accompagner la voix d’Ella et au signal d’alarme, jouer, lui offrir mes notes.

Ambiance feutrée
Lanternes allumées 
Mon cœur bat la chamade 
Pas de tablature ce soir 

Bap bi dou dam 
Coups de cœur accélérés 
Pouls battant 
Corps tremblant 

Diga dida doo 
Élucubrations 
Jambes flageolantes 
Ne pas chanceler 

Lèvres cerise 
A la perpendiculaire 
De mon saxo et du scat 
Harmonie de nos souffles 

Lumière éblouissante
Vibrations de nos respirations 
Frissons 
Sueurs froides

Je vais accompagner la voix d’Ella
Mon cœur saute de joie 

Armelle Leroy


Je vais accompagner la voix d’Ella et mon cœur bat à tout rompre. Debout derrière le pendrillon mes jambes flageolent, se dérobent. Une onde circulaire traverse mes entrailles. Mes mains sont moites. Mon esprit s’égare dans des élucubrations folles. Qu’est ce que je fais là ? Je me sens tel un imposteur. Fuir ?! Non, en signe de connivence le machiniste me sourit. Pour calmer mon trac, je fixe mon attention sur des détails : la lanterne rouge au-dessus de moi, l’alarme à incendie, un regard rapide dans la salle et voilà une cerise qui flotte dans un verre à cocktail.
Puis tout s’enchaîne. Le présentateur me frôle, un clin d’œil. Il fait son entrée et lance son annonce. J’entre à mon tour. Comme si je n’étais pas là, détachée de mon corps, je vole au-dessus de la scène. Me voilà assise devant le piano perpendiculaire au public. Ma vue se brouille. Les tablatures deviennent des signes étranges. Pourtant mes doigts courent sur les touches noires et blanches. Les premières notes d’intro de "Oh my lady be good" résonnent et me ramènent à la réalité. Ella est là et m’offre un sourire chaleureux. Puis face au public, les yeux mi-clos, elle lance soudain un scat surpuissant. Les improvisations s’enchaînent dans une incroyable transe émotionnelle qui électrise la salle envahie de vibrations. Les applaudissements retentissent. Le public exulte. La magie opère. J’accompagne Ella et mon cœur explose de joie.

Geneviève Nain


Je vais accompagner la voix d’Ella et ses scats vibrent dans les coulisses. Elle est en pleine chauffe, déjà sur le ring, pas prête à raccrocher les gants, loin de là. Quelle pêche, c’en est désarmant. Moi, ça me file une de ces pétoches à vous tordre les boyaux. Quand est-ce qu’elle respire ? Perso, je suis en totale apnée.
Bon Dieu, mais qu’est-ce que je fous là ? Faut être maso pour s’infliger une pareille torture. Accroché à mes tablatures comme une bernique à son rocher. Alarme maximale. Plancher à la perpendiculaire, je flanche, je chute, je vais m’écraser ! 
Et vous venez me parler d’harmonie ! Celle qui naît des improvisations, des déséquilibres, des incertitudes qui propulsent… Foutaises, circulez y’a rien à voir. Je me casse. N’essayez surtout pas de me rattraper sinon je vous en colle une dont vous vous rappellerez longtemps à défaut de revoir mon nom figurer sur une affiche !

Tandis que je suis en pleines élucubrations, soudain, le silence. Un silence à vous glacer les sangs quand vous n’avez même plus une lanterne pour retrouver votre chemin.
Rideau cerise. Ella. Applaudissements. Une frappe dans le dos. En scène, boy !

Véronique Pédréro


16 mars 1947, un club de jazz de New York, Ella Fitzgerald.

NYC. Comme Vivian Gornick, étudiant, je marche dans cette mosaïque d’immigrés. Partant de Columbia, est et nord comme avec Jack Kerouac et Joan j’arrive à North Harlem, au 596 Lenox Ave., le Savoy Ballroom et ses splendides hôtesses.
Parfois, vers le sud, j’atteins le Minton’s Playhouse (Bird et Dizzy sourient si vous avez été bon. Miles Davis) ou le Rhythm Club (Louis Armstrong). Ils cherchent un jazz moderne, bebop, dans des jam sessions, Parker, Gillespie et autres Jerry Newman, Monday Celebrity Nights repas et boissons offerts la fête des lundis soirs. Je peux aussi rejoindre les Porto-Ricains ou Harry Bellanfanti au New School pour ses Calypsos. Sinon, en vélo je roule seul vers les Cloisters.

Refusant leur alcool et drogues, je regarde Jack taper ses articles sur sa machine « on the scroll » à toute vitesse, vois beatniks et jazzmen noirs et sors de leur style de vie pour aller entendre la mère de Jack me demander de le contrôler, au bas de Manhattan elle m’ouvre la porte de la Finance sur Wall Street.

Dans cette boite à sardines surchauffée du Savoy, Ella, trente ans, a une solide réputation, "A-Tisket, A-Tasket", une belle femme pleine de spontanéité, rieuse un peu gauche avec du coffre et la danse en elle. Attirée par le projet « Le festival du jazz à Nice » elle m’intronise poisson pilote et m’interroge sans cesse. Ayant décidé que Granz et les musiciens du Dizzy Gillespie’s big band doivent m’introduire moi et mon timide saxophone à l’art nouveau, elle prend ma main, est à mon cou et m’entraine dans ses bagages avec le scat, "Flying Home" et "Oh, Lady Be Good !" bebop. Veterans de l’US Army, certains ont fait route avec mon père d’Italie à St Tropez au Danube. Bon d’être étudiant en 1947 à New York.

Richard Prothet


Ella et Louis

Je vais accompagner la voix d’Ella et… Hi Cab ! Assieds-toi, reprends une bière. Je pensais, tu vois... J’te raconte un truc que je n’ai jamais raconté, à personne. 16 mars 47, comme si c’était hier. J’en fumais une, là, debout sous la lanterne du Downbeat. A l’intérieur y avait Dizzy, Ray et Milt, et la cerise sur le plateau c’était Ella ! La First Lady elle était devenue ! Trente ans, voix, harmonie, rythme, scat, improvisation, elle avait déjà tout. Elle imitait ma voix, ma trompette. Et moi j’étais scotché là, perpendiculaire au sol comme une statue… Tu connais ma voix, Cab, qu’est-ce que je pouvais bien faire avec la sienne ? Je giclais la sueur - j’vais postillonner dans ma trompette, que va-t-elle penser, et le public, et les journaux, qu’est-ce qu’ils vont dire, c’était l’alarme dans ma tête. Et là, voilà pas que la jeune mam’zelle s’approche de moi “ allez, on arrête les élucubrations, on jette les tablatures, et on s’le fait en rigolant, OK papy ? “ et elle me traîne sur l’estrade par la main. Comme je te le dis. Les applaudissements, j’ai jamais su pour qui ils étaient… Et on l’a fait ! Une vibration unique, énorme, je la sens encore… Neuf ans après, on enregistrait “ Ella and Louis”. A chaque séance, à L.A., elle me disait “ OK papy ?” avec un clin d’œil.
On s’en remet une, Cab ? …. Tu ne racontes jamais ça, à personne mec. 

Eric Protin


Sous les feux de la rampe

Je vais accompagner la voix d’Ella ! Même dans mes élucubrations les plus folles je n’ose rêver d’une rencontre aussi exceptionnelle. 16 mars 1947, N.Y.
 Je lâche le rideau, je me lance ! Du fond de la salle déferle une énorme vibration. Les 
 mains frappent. Les cris fusent. Mon trac s’envole. Je souris. Je m’appelle Cerise. Je 
 porte la dernière création de Dior en harmonie avec la chaude ambiance du Downbeat. 
Ce soir, je remplace Ray. Ce contretemps alarme la diva. Tension. Fébrile, je me perds dans un réseau d’avenues perpendiculaires à la 52nd, c’est si simple d’ordinaire. Je ne repère même pas la lanterne. Ce mélange d’euphorie et de nervosité ! Je sens mes doigts subitement plombés. Pour eux, habituellement si agiles, les tablatures pour contrebasse n’ont pourtant plus aucun secret. Mon sourire est large et mes joues bien brûlantes. Je réalise à peine. Quelle merveille cette reine à la voix charmeuse, sublime dans ses impros, inimitable dans ses scats, fascinante. Brusquement mes jambes ne me portent plus, ma robe à la taille de guêpe m’étouffe… 
 Je lâche le rideau, je me lance. En même temps, côté jardin, Ella - Ella, cette grande 
 dame du jazz - entre en scène. Du fond de la salle déferle une énorme…

Geneviève Protin


Je vais accompagner Ella et là mon palpitant est à son point culminant !!
Entre battement lent, abattement et battement alarmiste, excitation : swing ou tango ?
Tout s’alarme en moi : gorge gênée, trapèze non Flex, thorax non relaxe, mains moites, tremblements lents…
La peur prendra-t-elle le dessus ? Freeze ? Fly ? Fight ?
La cerise sur le gâteau : dans ma loge, des élucubrations mentales s’invitent devant ma pièce instrumentale
Mon mental s’emballe : qu’as-tu fait de ton supplément d’âme ? Es-tu légitime devant le charme insaisissable d’Ella ?

Ma lanterne s’éclaire à la lumière de ma tablature : ces symboles vont déjouer mon mental avec la conscience que je suis ce que je pense.
Jaillissent les paroles inspirées d’Ella, mon mentor en ces terme :
« Ne renoncez pas à faire ce que vous voulez vraiment faire. Là où il y a des rêves, de l’amour et de l’inspiration, vous ne pourrez pas vous tromper. »

Ma loge est alors perçue comme un cosmos intérieur, un temple à l’image de l’univers en moi…
La perpendiculaire est l’axe cosmique qui donne vie et cohérence à mon univers intérieur

Ma Cohérence cardiaque, l’Harmonie, est alors retrouvée : de la mise en mouvement, en voie, me voilà mis en voix, en Joie
Tout chante en moi, tout est vibration : de nouveau émergent, mon sens de l’improvisation qu’Ella chérissait tant en moi, 
scat, glossolalie… un sourire intérieur s’élève dans mon champ mémoriel où je vois Ella improviser à partir du chant des cigales lors d’un récital dans le sud de la France

Armelle Rozec


Ella elle a 

Je vais accompagner la voix d’Ella et j’entrevois derrière le lourd rideau rouge cerise les premiers spectateurs qui entrent dans la salle de concerts accompagnés de bruissements feutrés. Le parquet de la scène craque sous mes pieds nus, je repasse mentalement mes tablatures en faisant les cent pas. Pas de place pour l’improvisation, ce soir je joue pour « the majeste ». Ouverture du rideau dans quinze minutes, mon cœur se met à battre et envoie à tout mon corps une dose d’adrénaline. Le rideau commence à s’ouvrir et au fond une lumière brille comme une lanterne dans la nuit. Je m’y accroche pour rester concentré, je rentre sur scène avec ma trompette. Dès que je place le métal froid sur ma bouche, le trac s’évapore. Dans une ambiance vaporeuse la voix d’Ella couvre mes dernières notes, ce qui ressemble à des élucubrations se transforme en un scat mélodieux et rythmé qui vient masser mon cerveau et atteindre mon âme. Mon corps et ma tête sont en totale harmonie. Au loin une alarme, je regarde Ella qui bat le rythme avec ses doigts. Le rythme se fait de plus en plus intense, l’alarme de plus en plus forte. Je me retrouve à la perpendiculaire dans mon lit, en sueur un sourire béat au coin des lèvres. Il me faut de longues minutes pour comprendre que je ne suis pas dans un club New-yorkais avec mon idole, mais bien dans mon lit dans ma petite maison au cœur de l’Isère. Mon portable affiche sept heures, je me décide à me lever. Sous la douche, je me surprends à battre le rythme de « It don’t mean a thing » , une journée qui commence avec de belles vibrations. 

Amandine Saadi


Je vais accompagner la voix d’Ella et la grosse pomme étreint ma gorge. Ella Fitzgerald. Ella. Une tessiture incroyable d’une pureté inégalable, une capacité d’improvisation qui a fait son succès. Ella m’a choisie, j’ai séduit la prêtresse du scat avec quelques onomatopées fantaisistes empruntées au blues de ma grand-mère. Mais il en faudra beaucoup plus pour approcher le talent d’Ella. D’abord, que mes entrailles en alarme ne sonnent pas la déroute et que mes jambes cotonneuses puissent me hisser sur la scène tant rêvée de l’Apollo Theater. Tapie derrière le rideau qui occulte le public sans en assourdir l’impatience, je vois les musiciens qui s’installent, décontractés, presque amusés par chaleur dichotomique des spectateurs. Et si ma gorge nouée n’exfiltrait qu’un son indécent, une insulte à l’harmonie des accords avec lesquels Ella enchante son public. « Cesse ces élucubrations ridicules ! » Mes yeux inquiets fouillent la tablature posée sur le pupitre devant moi qu’éclaire faiblement la lanterne des coulisses. Une note perpendiculaire griffonnée de la main d’Ella attire mon attention « robe rouge cerise ». Je panique. La note bleue de ma robe vibre comme une première fausse note.
Je sens sa présence derrière moi, son parfum musqué, la vibration de sa voix qu’elle échauffe. J’attends la remarque cinglante qui me renverra à ce que je n’ai jamais cessé d’être : une petite sotte. Ella s’avance sur scène, je la suis et sa voix enivrante m’enflamme.

Catherine Spinard


Adieu 

Tu vois Johnny, c’est la dernière fois où je vais accompagner la voix d’Ella et… Je peux bien te le dire, tout bien pesé, tant mieux, ouais.
Tu sais Johnny, marre de ses scats. Peut pas chanter des paroles censées, la cerise sur le gâteau musical quand même. Elle ne se rend pas compte.
Comme l’autre jour Johnny, tu étais là si je me souviens. Impossible qu’elle saisisse la différence entre tangente et perpendiculaire. Un coup de la cocaïne, sûr. Elle consomme tu sais.
Je pars Johnny. Ouais. Les tablatures écrites par Bibi, je les emmène. Ils dégoteront de nouvelles harmonies ces champions de la bonne vibration, sans moi. Sans mon instinct, sans mon côté je préviens, j’alarme.
Je ne serai plus leur lanterne dans la nuit du music-hall. Terminé tout ça.
À moi la nouvelle vie Johnny.
Fini d’écouter leurs élucubrations-somnifère à propos de tout. De rien.
Adieu mademoiselle Fitzgerald. Bonne route à toi.
Ça aurait pu être chouette nous deux.
Remets-moi un double Johnny.

Teff dit Gégé


Elsa

Je vais accompagner la voix d’Elsa et assis sur mon fauteuil fétiche, les mains moites, je répète mes tablatures en tapotant sèchement mes doigts sur les accoudoirs..
Le miroir étant perpendiculaire à mon visage, j’aperçois des vagues de buées de mon souffle qui se dessinent sur la glace.
Je suis un peu déboussolé, Il y a vraiment quelque chose de bizarre qui se passe en moi, comme une vibration. Mon esprit s’est mis à produire des élucubrations déraisonnable, absurde, extravagant. J’ai hâte de sentir son odeur de sueur épicée, sous la chaleur des lumières, et je me plaît à croire, que de nos deux entités, une seule sera présente à la fin du spectacle. 
J’entends Elsa Fitzgeald de l’autre côté de la cloison, chauffer sa gorge sous la forme de scat avec des syllabes et des onomatopées.
Pour m’apaiser je mange des cerises, c’est mon truc contre le trac, croquer dans le rouge à pleines dents, et sentir ce jus doux et sucré qui explose dans ma bouche.
Je prends le temps d’enlever toute la chair autour du noyau, avant le moment que j’aime le plus, évacuer le noyau en le crachant dans la poubelle.
L’alarme de la petite lanterne rouge situé en haut à gauche de ma loge s’allume et me fait revenir à la réalité.
 - Entrée dans 3 minutes ! Crie la voix.
Je me dis que ce soir il faut être très bon, tout le gratin new-yorkais est présent, pas de place pour les improvisations, il faut que mon piano soit en harmonie avec moi et la voix d’Elsa. Nos portes s’ouvrent simultanément, claquent derrière nous, nous nous regardons intensément un instant, pas de parole, une respiration profonde, puis deux, cela suffit à se comprendre, et d’un geste souple, je lève le rideau noir pour offrir Elsa au public.

Richard Velasquez

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Auteurs à l’honneur 2021

NIEL Colin

Ingénieur en environnement spécialisé dans la préservation de la biodiversité, (...)

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BRUNET Marion

Après des études de lettres, Marion Brunet travaille pendant plusieurs années (...)

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LECHERMEIER Philippe

En parallèle de ses études de lettres et d’histoire, Philippe Lechermeier (...)

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