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Les textes du 2e Mercredi de l’écriture en ligne

J’étais tranquillement installé dans mon hamac, à l’ombre du mûrier, profitant du parfum enveloppant et frais de la menthe verte. Quand soudain ma fille de 5 ans se met à hurler… Son cri me de glace le sang… J’accours auprès d’elle et la découvre allongée sur le ciment, sa trottinette auprès de sa tête… Je la prends immédiatement dans mes bras et la plaque tout contre mon cœur battant. Des sanglots dans sa gorge, des larmes plein les yeux, Mélodie me montre sa main. Je vois l’ongle de son petit doigt à moitié arraché, laissant apparaître un liquide framboise éclatant. Au même instant, je me rappelle de cette même scène, trois ans auparavant, où nous avions fini aux urgences pour finalement soigner ce "petit bobo". Alors mon instinct de mère m’impose calme et douceur. Je coupe, je désinfecte, j’apaise, je panse et j’embrasse. Enfin, je relève ma tête et voit dans les yeux de ma fille le soulagement et l’amour. Je la serre fort contre moi et plonge mon visage dans sa longue et douce chevelure… Je suis fière, d’elle, de moi, de nous et je respire profondément tout en me délectant de son odeur - un mélange envoûtant de sable chaud et de chocolat crémeux. C’est là que je me sens bien, dans le creux de son cou en goûtant son parfum. C’est là que je me sens libre, libre d’aimer sans compter en écoutant son coeur. C’est là que je me vivre : auprès de ma Mélodie.

Virginie Escoffier.

 


Je tremble encore. En me levant, je me cogne aux meubles, longe les murs à tâtons dans l’obscurité. Le chemin n’est plus aussi intuitif que lorsque je vivais dans des studios minuscules, mises en abyme de l’étau qui enserrait ma cage thoracique en permanence. Prisons mentales carcans de la douleur, prisons physiques imposées et choisies à la fois, on peut s’accommoder à tout, surtout à la claustrophobie quand l’immensité du monde extérieur paralyse. Pour l’heure, je refuse de regarder l’heure et d’allumer la lumière. Je laisse mes mains trouver la froideur du lavabo et l’eau couler sur mon visage. La crise est passagère, je peux encore la freiner. Je me redresse et me fige. C’est toujours la même histoire, je ne suis pas seule. Quelque part dans la mémoire olfactive, l’angoisse est fixée. Elle est directement liée au cœur, le pique et le caresse. Cette mémoire est un piège, comme lorsqu’en ville toutes les femmes portent le parfum de celle qui manque. Ce qu’il faut éviter, dans les nuits perturbées, c’est de franchir la frontière mal dessinée entre angoisse et folie. Mais nous y sommes déjà. La folie, c’est quand tu crois sentir chez toutes les femmes le parfum de ton obsession, et que tu réalises un soir de solitude que c’est ton propre parfum qui t’accompagne partout. À moins que la folie ne transforme ton parfum en son odeur, ou bien que tu l’inventes. L’obsession à quinze ans c’est du Yves Saint Laurent avec des accents de violette, à vingt-deux, c’est du Lancôme et aujourd’hui c’est juste de la lessive ou peut-être du shampoing. C’est rassurant, cette simplicité lancinante.

Il va toutefois falloir se résoudre à sombrer sans avoir vu cesser les tremblements. Avant de me recoucher, je reste un moment près de la fenêtre entrouverte pour effacer le parfum fictif. J’inspire lentement et me souviens avoir pensé un jour : l’odeur des acacias rend vivant quand on a voulu mourir la veille. C’est rassurant, cette simplicité étonnante.

Les choses ont changé et malgré la persistance des angoisses, la peur, davantage rationnelle, n’a plus lieu d’être. Je sais qu’en moi demeure l’enfant qui de ses petits pas légers faisait craquer les escaliers en bois, tirée du lit par le jingle de France Info et le mélange si spécial des effluves de pain grillé et de café, le tout indiquant six heures du matin. La journée pouvait commencer dans la certitude d’être choyée. Je sais également que cette enfant ne craint rien, car dans quelques heures les mêmes odeurs façonneront l’infini d’un jour nouveau, avec en plus la possibilité inédite d’un amour stable dont il n’est plus utile de garder le secret. Peut-être pleuvra-t-il en fin de journée, et nous aurons alors le privilège de humer la quiétude d’un jour de mai qui retombe, la poussière lavée, sa présence révélée par l’odeur de la pluie sur un sol sec. Ce sont nos larmes qui alourdissent les nuages et nous sont restituées une à une. C’est rassurant, cette simplicité entêtante.

Inès Santi

 


“Vous êtes prié de regagner votre place et d’attacher votre ceinture, nous allons traverser une zone de turbulences“. A peine une minute et l’avion est secoué, balloté, comme sur le grand huit, en plus brusque, plus brutal. Et surtout plus inquiétant. Adieu la sérénité. Le mal au cœur, l’angoisse, se répandent, tous les corps exsudent l’odeur déprimante de la peur, bizarre mélange difficile à définir, qu’alimente la terreur de l’accident en vol. Images de la mort. Cris, sanglots, la panique n’est pas loin. A côté de moi, Valentine n’a pas desserré les dents, ses doigts sont incrustés dans les accoudoirs. Elle aussi crève de trouille, mais dignement, en silence. Nos doigts sont emmêlés.
Tout aussi soudainement qu’il a commencé, le gigantesque orage cesse. Du bleu dans les hublots, la pâleur des visages s’estompe, les expressions se décrispent, des regards se ravivent, l’odeur âcre de la peur disparaît lentement. Je baigne dans une sensation d’euphorie, une joie juvénile m’enveloppe. Libre, comme si j’avais réussi une évasion. Immortel ! Même pas peur ! Menteur ! J’ai l’impression de transgression, je ne me suis pas laissé faire. C’est comme si j’avais joué et triché ! Pourtant ce n’est pas moi qui pilotait…Je me penche vers Valentine, j’enfouis mon visage dans la tiédeur odorante du cou et, toujours l’émoi déclenché par cette subtile odeur d’épices. J’en frissonne. C’est un jeu entre nous, hérisser la peau de l’autre, juste une odeur, un frôlement et c’est une petite victoire tendre. Atterrissage, débarquement, enfin libres de nos mouvements, nous nous embrassons, je retrouve le délicat goût de framboise de sa bouche.
Arrêt au bar. Deux cafés. Tout s’achève dans les volutes du fumet tiède du café.

André Capitan

 


J’arrive sur la place de mon village natal que je n’ai jamais quitté. Elle est déserte en cet fin d’après-midi d’automne et voilée de nuages menaçants. Je sens la pluie bien qu’elle ne soit pas encore parvenue jusqu’ici. Les habitants sont retranchés derrière les épais rideaux de leur cuisine prêts à avaler leur repas du soir.
Je m’avance vers mon école, celle de mon enfance mais aussi de mes premiers pas dans l’enseignement. J’ai l’estomac en suspens au fur et à mesure que je me rapproche. Je distingue la silhouette de celui qui m’attend. Mes mains sont moites. J’aimerais avoir encore le nez enfoui dans le pelage de mon petit chat qui sentait si bon le foin et le lait de vache… Refuge de l’enfance…
J’entre dans la classe aux murs fatigués et nos regards se croisent, nous savons. Il me lance un sourire qui se veut doux mais qui trahit une grande tristesse. Mon ami de toujours m’en veut. Je perçois comme à l’accoutumée, l’odeur de son tabac préféré qui me ramène à tant de souvenirs, nos années d’études, nos escapades nocturnes, nos fous rires…
Il me prend dans ses bras sans un mot, nous restons ainsi quelques minutes en silence, mes essences de Patchouli et les effluves de son Amsterdamer qui se fondent en une valse morose.
Je pars ma valise à la main, le cœur serré et l’estomac qui ne cesse de me harceler de ses représailles. Mon futur m’angoisse mais j’ai pris ma décision. Je monte dans le taxi qui m’emmène vers ma vie, j’éprouve une grande satisfaction d’avoir enfin eu le courage d’organiser mon évasion et je me détends peu à peu à l’idée de pouvoir vivre enfin en harmonie avec qui je suis vraiment.
Et qui sait, trouver peut-être enfin une forme de bonheur.

Christine R.

 


Des effluves de peau fraîchement lavée mêlées à l’odeur lourde de la poussière.
Des bruits de pas qui approchent. Mon coeur n’est pas loin de se décrocher, je crois qu’il n’a jamais battu avec autant de célérité. Je ne suis pas sensée être ici mais c’était plus fort que moi : je devais revenir...
Il n’a pas été simple de trouver la bravoure de dérober les clés à la vigile, et encore moins de garder bonne conscience tout en me sentant comme une cambrioleuse. Pour me rassurer, j’ai été obligée de sortir la vieille écharpe de ma mère, encore imprégnée de son odeur si agréable. Sa senteur naturelle est toujours parvenue à calmer mes angoisses. Il faut dire qu’elle n’était pas souvent là durant mon enfance, alors je suis habituée à me contenter d’un pâle ersatz d’elle.
J’ai réussi à passer une petite heure dans le bâtiment, j’ai demandé aux statues si elle savait pourquoi j’étais comme ça, mais elle ne m’ont pas répondu. A défaut de trouver le fantôme de l’Opéra qui erre en ces lieux, ce sont mes propres fantômes intérieurs qui sont venus me tourmenter. C’est certainement le clapotis de la pluie combiné avec le lieu qui m’ont fait replonger.
J’ai revécu cette soirée pluvieuse à travers mes yeux d’enfant.

Maman ne m’autorisait jamais à venir la voir danser, c’était la toute première fois et j’en étais plus que fière. J’allais lui faire honneur, me tenir bien sage durant toute la soirée et l’applaudir plus fort que tous les autres spectateurs. Elle ne voulait pas me laisser seule dans la loge, elle avait donc demandé à mon parrain de m’accompagner, mais il s’était désisté au dernier moment. Je refusais catégoriquement de faire de même, je lui avais certifié de toute la hauteur de mes six ans que j’étais “assez grande pour regarder un spectacle toute seule”. Elle avait fini par abdiquer en soupirant face à mes supplications, mais elle demeurait dubitative. J’aurais une loge pour moi seule, ainsi pas de risque que quiconque ne vienne me chercher des noises.
Je me souviens de l’odeur doucereuse de la pluie qui venait chatouiller mes narines au moment d’entrer par l’entrée des artistes. Je n’ai pas eu besoin d’attendre et j’ai pu me rendre dans les coulisses pour observer le corps de ballet en préparation. Tout le monde se montrait adorable avec moi, comme si j’étais une petite créature fragile à protéger. Ma mère avait sans doute dû parler de mes crises d’angoisse fréquentes à ses collègues, comme elle le faisait pour tout le monde, ce qui ne manquerait pas de me déranger une fois adolescente, mais me laissait indifférente à l’époque.
De mon moment de solitude dans la loge, j’ai des réminiscences d’un ennui profond et abyssal. Les minutes s’étirent prodigieusement lorsque l’on est un enfant et le temps nous engloutit dans son immensité. Mais une fois les lumières éteintes, je me remémore l’éblouissement qui m’avait frappé. A six ans, je découvrais la magie évocatrice des mots, mais même ces derniers ne valaient pas la beauté visuelle qui s’offrait à moi par le biais de mes prunelles. J’étais ébahie. Je dissociais totalement ma maman de cette femme qui était la danseuse étoile de ce ballet. Dans mon esprit, ce n’était pas la même personne.

C’est peut-être cela qui a commencé à me faire paniquer. Je me suis demandé ce que je faisais toute seule, comme si ma porte mnésique avait été hermétiquement close durant tous les événements précédents et que je ne me rappelais rien.
Enfin, je n’étais pas totalement amnésique puisque je me souvenais du film sur le fantôme de l’Opéra que mon parrain avait eu la bonne idée de me faire regarder avant que je ne vienne. Brusquement, j’ai été prise de convulsions et je voyais trouble.
Mon attention n’était de toute façon plus focalisée sur la scène, mais sur les recoins sombres de la loge. Je guettais le fantôme. Je savais qu’il allait venir me faire peur d’un instant à l’autre. Alors, j’ai eu la réaction que tous les enfants ont en cas de grosse frayeur : j’ai appelé ma maman. J’ai crié son nom, et ma voix s’est répercutée sur les murs lambrissés de l’Opéra.
Elle était en train de danser mais a brutalement arrêté son mouvement, mûe par un instinct maternel sans doute. Mon regard a croisé le sien pendant un instant infinitésimal et puis elle a chuté. Elle avait cessé son mouvement en plein élan, dans un équilibre précaire sur ses pointes.
C’est tragique mais la chute lui a été fatale.
Je crois avoir perdu connaissance. Entourée par une odeur nauséabonde d’urine.

Comme en cet instant d’ailleurs, puisque ma vessie ne semble pas résister au stress. Je n’avais encore jamais remis les pieds à l’Opéra à dater de cette soirée.
Je devais y être seule pour mieux comprendre, c’est pourquoi je suis venue de nuit.
Je suis retournée dans ma loge, j’ai revécu la soirée et maintenant je n’y suis plus seule. Un être humain est en approche. Il ne sert à rien de tenter de se cacher, je suis à découvert, mais je ne peux m’empêcher de me recroqueviller malgré tout.
Une voix familière prononce mon nom. C’est...mon parrain !
Les données visuelles corroborent les données auditives, c’est bien lui. Il me prend doucement dans ses bras et me laisser vider mes canaux lacrymaux à souhait, afin d’épancher un peu cette peine qui m’entrave chaque jour depuis l’accident. Il me murmure “si seulement j’étais venue avec toi ce soir-là...ce n’est pas ta faute tu sais”.
C’en est trop. Je me défais de son étreinte étouffante et je me rue dehors. J’ai besoin de sentir la pluie sur mon corps, de vider mes poumons dans un cri qui vient de l’intérieur. Je me mets à courir sans un regard pour mon parrain déboussolé. Mais il a raison. Je ne dois pas m’en vouloir. Je me sens libérée…

Eden

 

C’est le matin, le soleil est levé, il brille sur le velux de ta petite chambre sous le toit, celui par lequel on a compté les étoiles …. Un de ses nombreux rayons trace une droite sur le sol de ta chambre. Merde !!!! Moi qui ai un réveil dans le cerveau, qui ne dort jamais plus tard que 5h, là, comme une jeune première, je me suis ratée…Mon réveil interne n’a pas sonné, mon téléphone non plus. Je suis vraiment en retard.

J’ai ratée, ratée, ratée…. Il fallait surtout que je pose les clés à mon mari ce matin-là, celui-ci précisément ou j’aurais dû être à l’heure. Rentrer comme d’habitude très tard dans la nuit après le travail comme si de rien n’était …. Mais non, je me suis endormie…. Et pas réveillée….
Tu dors dans le creux de mon épaule, ton grand corps tout emmêlé autour du mien. Tu sens bon l’amour, la douceur, et un doux mélange des whiskies et des nombreuses cigarettes que tu as fumées avant que l’on ne se retrouve comme souvent dans ton lit … Les draps sentent encore la lessive, et gardent le souvenir mêlé de nos deux corps qui s’apprivoisent.
Je te regarde dormir comme un bébé, reposé ton visage si tiré, est là, si détendu …… je n’ai pas ramener les clés à temps, je vais devoir m’expliquer sur cette nuit découchée….
Tu es si beau, je suis tellement bien ici… J’hésite entre te réveiller, ou partir en essayant de me libérer de ton étreinte, choper mes fringues et filer à l’anglaise. Je sens encore ta peau, iodée, comme la mer à Gruissan ou promis, je t’emmènerai…
Mais quelle désinvolture … voilà que j’hésite entre rester et partir. Rester, c’est toujours partir de mon autre vie. Partir, c’est renoncer à toi au moins jusqu’à ce soir plus les ennuis ….
Action : je me démêle de toi, je saute dans ma robe, je mets mes bottes, je range le reste dans mon sac et je file sans me retourner. Je saute dans a voiture, j’écoute Kimberose, I Am Sorry, ça me fait sourire. Il fait très beau ce matin.
Je rentre dans la cuisine, mon mari est là, calé au fond à m’attendre. Je lui claque une bise, lui tend les clés qu’il attendait. « Mais tu sors d’où comme ça ??? à 9h du matin ? Ça fait des heures que je t’appelle ! ».

Mon téléphone était resté au travail, oublié.
Je me suis endormie, je n’ai pas vu l’heure !
Non mais tu as vu dans quel état tu es, tes collants débordent de ton sac, tu as les cheveux en bataille, tu t’es endormie où ??

Non je n’avais pas réalisé à quel point je n’avais point d’allure, j’étais affranchie de tous les codes ce matin. Je gardais sur moi l’odeur de Zak, je n’étais en effet pas toute rhabillée …. Mais j’avais fait de mon mieux pour ramener les clés. Mon mari savait enfin, j’étais libre, calme et reposée, comme si enfin j’avais trouvé ma place … La place ou dormir enfin plus tard que 5 heures du matin.
Prend tes clés tu vas être en retard !

Nathaou Crequie

 

 

C’était dans les années 60,
Santo claque la porte, Nina claque la porte, révoltés contre leurs parents, ils décident de partir se perdre en forêt.
Un joli petit sentier, l’odeur des sous bois, des fleurs, l’air est frais tout est magnifique mais…
Il fait très chaud, une chaleur humide insoutenable, de gros nuages arrivent, le tonnerre gronde, des cailloux roulent devant eux, ils sont fatigués, épuisés, les corbeaux volent au dessus de leurs têtes, ils sont vraiment perdus, c’est pourtant bien ce qu’ils cherchaient.
C’est l’angoisse, c’est la peur qui les gagnent, ils s’arrêtent, réfléchissent, regardent autour d’eux et Nina voit un petit panneau indiquant le Refuge du Bois Joli.
Du sirop de grenadine et du chocolat, une odeur d’enfance qu’une main généreuse avait mis dans leur sac et les voilà repartis la main dans la main en direction du refuge. Le ciel devient bleu, à droite, à gauche, les oiseaux chantent, ils flânent, observent les fleurs, respirent, c’est la liberté, l’insouciance.
« Bonjour les enfants, un petit café ? » l’odeur d’un moment partagé.
Timidement ils s’assoient, nostalgiques, rêveurs, mélancoliques, émerveillés par le paysage, le calme.
Ton sourire Nina, je n’ai jamais connu un tel frisson.
Santo, je pense que la vie est comme une chanson.
Là tu m’appartiens, tu es à moi, je t’appartiens.
Laissons-nous porter par cette immensité, ici c’est le paradis.

Denise

 

Le parfum de la Liberté

Maman, j’ai peur. Pourquoi on est enfermés sur ce bateau ? Quand est-ce qu’on va arriver ? Où est papa, je veux le voir. Pourquoi il est pas avec nous ? Pourquoi tu pleures ?

Je ne pleure pas mon chéri, c’est le vent qui pique mes yeux.
Tiens et si, en attendant de toucher terre, on jouait au jeu des souvenirs ? Le voyage nous paraitra moins long tu verras. Allez je pose la première question : te souviens-tu lorsque nous étions tous réunis, le soir, pour la prière que nous adressions à Dieu, de la bougie qui sentait si bon la vanille, et que tu voulais tout le temps lécher ? Te souviens-tu comme cela nous faisait rire et toi, comme tu boudais de ne pouvoir satisfaire ton désir ?

Oh oui maman, je me souviens, mais tu sais, je faisais semblant de bouder. Maintenant c’est mon tour : te souviens-tu de notre jardin envahi de jasmin étoilé ? Comme tu me grondais quand je frottais mes mains sur ses fleurs, que j’y mettais tout mon nez pour le respirer très fort ? Tu disais que j’enlevais toute sa sève mais je m’en fichais, je me régalais de ces effluves qui nous cueillaient dans notre sieste.

Oui, mon chéri, je me souviens et même si je trouvais très étrange ton attrait pour toutes les odeurs, j’adorais au fond te voir faire. Et quand tu es rentré un soir, tout crotté !!!! Je t’avais demandé d’où tu venais et tu m’avais déclaré très solennellement « mais maman enfin, je reviens de la forêt ! Tu sais, dans les sous-bois, il y a une terre qui sent les champignons, tu devrais y aller et t’y rouler dedans comme je l’ai fait » et tu étais parti d’un grand éclat de rire devant ma mine déconfite.

Et là, maman, tu sens cette odeur ? Celle-là je ne l’aime pas, elle est trop forte, elle me pique les narines et me donne envie de vomir. Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi est-ce que mon nez ne peut rester bouché ? Un nez pareil, à quoi ça peut servir ?

C’est l’odeur de la sueur mon fils, celle des gens comme nous qui fuient leur pays pour trouver la liberté.

Et quand on aura atteint la liberté maman, que ferai-je ? Ressentir les odeurs et les aimer autant que je les aime, crois-tu que ce soit utile dans le pays où nous allons ?

Oui mon fils, tu verras comme ce nez sera la clé de ton nouveau royaume, car avec ton nez mon fils, tu inventeras le parfum de la Liberté, le parfum le plus merveilleux que les temps aient jamais porté.

Marie-France

 

L’avion

Je me trouvais au cœur d’un de ces petits jardinets typiques du Japon. On m’avait souvent expliqué que ce genre de lieu apaisait les esprits et les recentrait sur leurs ressentis. Etrangement, ici non plus aujourd’hui, je n’arrivais pas à ressentir quoi que ce soit. Il n’existait dans l’épave dévastée de mon esprit aucun sentiment. Oh, rien de bien grave, cela a toujours été ainsi. Nombreux sont les praticiens qui me recommandaient de méditer, de me ressourcer afin de retrouver une certaine sensibilité. Mais cette sensibilité avait-t-elle déjà une jour habité mon esprit ? Ne serait-ce qu’une seconde, avais-je déjà ressenti quelque chose ?
Là, en contemplant ce mince filet d’eau claire, jaillissant des entrailles rocheuses, glissant suavement sur les galets polis, je ne sentais rien. Je ne ressentais rien. Même ce petit banc en bois sur lequel j’étais assis ne m’attendrissait pas. Même cette surface de couleur crème, sableuse et ratissée en permanence, formant de superbes arabesques ne m’émouvait pas.
Je restais insensible.
Mes pensées furent soudainement interrompues par l’intrusion d’un morceau de papier dans mon champ de vision. Il s’avéra qu’il s’agissait en fait d’un avion. Je l’observai quelque seconde sans rien dire, quelque peu désarçonné. Je regardai alors autour de moi, dans l’espoir que les auteurs de cette plaisanterie viendraient reprendre leur jouet. Rien. Il me semblât pourtant que ce petit bout de papier était censé représenter le prélude d’une apparition venant le récupérer. J’attendis donc, patiemment car, comme on peut aisément le deviner, je n’avais rien d’autre à faire.
Aussi, le temps s’écoulait et personne ne venait. Je me demandais donc ce que j’étais censé faire dans ce genre de situation auquel, je le précise, je n’avais jamais été confronté. Je ne savais pas à qui appartenait un tel objet, bien que je me doutasse, à cet instant, qu’il fut la propriété d’un enfant. Peu à peu, tandis je continuai de raisonner, quelque chose se crispa en moi et sembla remonter dans ma gorge. Tout d’un coup je fus pris d’un spasme et, sans le vouloir, poussai un profond gémissent. Evidemment, la vision d’un jeune homme plié en deux sur un banc et poussant un râle à peine humain effraya et inquiéta quelque peu les rares badauds que l’on pouvait apercevoir. Certains esquissèrent même un geste afin de me venir en aide, mais je leur fis signe que tout allait bien. 
On l’aura deviné, ce que j’affirmai était on ne peut plus faux. Je ne parvenais pas à comprendre ce qu’il se passait. Cette abominable sensation persistait encore en moi sans que je puisse m’en débarrasser.
Plus tard, je compris que ce que je venais de ressentir à cet instant, répondait à l’appellation d’« angoisse ». Cette situation, écrite à présent noir sur blanc, a quelque chose de très risible. En effet, j’avais à moult reprises eu affaire à des choses bien plus horripilantes et terrifiantes qui ne m’avaient pourtant pas effrayé le moins du monde. Ce n’est donc pas la venue d’un petit avion de papier qui aurait dû briser mon sang-froid ! Hélas, dans mon cas cela semblait l’être.
Mais, revenons à cet homme qui était à l’époque mon humble et insignifiante petite personne : j’étais terriblement crispé à la simple idée que personne ne vienne reprendre son dû ! Il me semblait que j’étais une sorte de missionnaire, choisi pour veiller sur ce graal, et que j’en pâtirai s’il arrivait la moindre chose à cet avion de papier.
J’attendis donc, encore et encore. Les minutes passaient, et cette crispation de ma gorge, cette douleur d’estomac ne se tarissait pas. Pour me changer les idées, je décidai d’inspecter mon protégé. C’était un avion lambda, assez basique en son genre. Mais, derrière une de ses petites ailes repliées, je pouvais apercevoir un petit bout d’encre, peut-être une tâche. Cependant, en me concentrant sur cette portion de papier, je décelais un texte. C’était, me semblait-il, un poème. Je n’en étais pas tout-à-fait certain, compte tenu de mes résultats médiocres en Japonais…
En tout cas, à cet instant précis, j’étais comme hypnotisé. Fébrilement, je dépliais légèrement le bout de papier. Il s’avérait que c’était un vieux papier, sans doute arraché d’une page d’un vieil ouvrage. Il sentait le renfermé, et je pouvais m’imaginer le livre en question, cloîtré derrière les vitres d’une bibliothèque poussiéreuse, attendant son heure. Oui, je pouvais sentir son odeur et sentir ce qu’il était.
A cet instant, plus rien ne m’importait, mis à part ce carré de texte que je tentais vainement de déchiffrer. Ma frustration avait beau être grande, je n’en demeurais pas moins fasciné par ces quelques mots inscrits sur ce papier, et l’odeur qui s’en dégageait.
« Excusez-moi, monsieur… Je crois que vous tenez entre vos mains mon avion… »
Je sursautai, puis me retournai : il s’agissait d’une enfant, une petite fille qui timidement, venait récupérer son trésor. Je la regardai un instant, comme un somnambule réveillé en sursaut, puis lentement, lui tendis l’avion. Puis j’ajoutais, en désignant avec hésitation le texte :
« Sais-tu… ce qu’il est écrit dessus ? »
Elle me regarda alors, intriguée, avant de répondre :
« Oui, c’est ma maman qui me l’a dit. C’est un vieux monsieur qui s’appelait, heu… Lao-Tseu, je crois. Il s’agit d’un de ses proverbes. »
Je marquais alors un temps, puis me décidai enfin à poser la question qui me brûlait les lèvres :
« Et… que signifie ce proverbe ? »
Elle sourit, comme si elle avait compris. Elle me répondit d’une voix étrange :
« Qui triomphe de lui-même possède la force. »
Silence.
La petite fille sur ces entrefaits, s’en fut en me saluant. Et moi, je restais là, hébété, abasourdi, assommé. Je ne savais plus quoi penser. Le vide dans ma tête. Je me remémorais cette phrase en boucle, et je ne pouvais m’en défaire. J’étais prisonnier de cet alignement de mot, de cette syntaxe. Puis, un sentiment étrange m’envahit. Je ne saurais le décrire.
Je mis quelque temps avant de me rendre compte que je pleurais.
Le temps s’était arrêté. Combien de temps mes larmes avaient coulé ? Depuis quand étais-je assis sur ce banc ? Je n’en savais rien. En revanche, je pouvais, en levant la tête, observer au-dessus de moi le ciel sombre à peine éclairé par le scintillement blafard des étoiles.
Je regardais autour de moi : personne. Le jardin était désert. Cependant, il ne me semblait pas dénué de présence. Je pouvais sentir l’odeur de l’herbe fraîchement coupée ainsi que la douce odeur de fleur d’oranger laissée par l’enfançonne, le parfum, quelque peu incongru, de la pierre humide, des galets échoués et inondés de ces eaux calmes dans le petit bassin.
Je pouvais percevoir l’odeur du sable fin, ce parfum qui, à peine perceptible au nez des hommes, me conférait une extase absolue. Cette kyrielle d’odeur, de parfum, de senteurs, me faisait me sentir vivant, plus que je ne l’avais jamais été.
Je rayonnais. J’étais pris d’une incroyable envie de sourire, de courir, d’éclater de rire, de hurler au monde entier ma délivrance de cette indifférence comateuse avec laquelle je vivais, et du soulagement qui en découlait. J’étais euphorique, au paradis.
A cet instant, peut m’importait de paraître pour un fou aux yeux du monde. Peut-être l’étais-je, qui sait ? J’étais tout simplement heureux. Bien sûr que j’avais déjà usé de mon nez, comme tous les autres sens mais aucune ; entendez-vous ; aucune odeur ne m’avait fait d’effet. Ce papier vieilli avait débloqué en moi la porte de fer scellée de mes sentiments. De mes émotions. J’étais bouleversé.
Mes capacités olfactives furent depuis sans cesse sollicitées, à tel point que j’en ai parfois le tournis.
Souvent, je retourne m’assoir sur ce banc de bois et, à l’aube du crépuscule, je repense à la première odeur salvatrice, celle qui en a entraîné tant d’autres par la suite.
Je repense à l’enfant, à Lao Tseu.
Je repense à l’avion.


Salomé B.

 


Le nuit tombe, le ciel enveloppe de sa couverture rose, les montagnes déjà endormies. Au loin d’épais nuages noirs parsemés d’éclairs avancent dans ma direction. J’observe la scène, à la fois émerveillée et quelques peu effrayée par l’immensité de la Nature. Malgré cela, je décide tout de même d’aller me promener.
Quelques minutes suffisent à la pluie et à de grosses bourrasques de vent pour me rattraper. Le sol, encore habité par la chaleur écrasante de cette journée, laisse se disperser dans l’air l’odeur de la pluie. Je ferme les yeux et je prends le temps de respirer. J’observe autour de moi, le vent souffle fort, la lisière de la forêt est à une centaines de mètres. La journée a été compliquée, et j’ai besoin d’avancer.
Après quelques pas me voici dans « ma forêt qui grince ». Ici, les arbres me protègent de la pluie. Les mouvements que leur impose le vent s’accompagnent d’un léger grincement. Je suis emportée par cette mélodie aussi envoûtante qu’effrayante. Ma respiration s’ouvre à ce monde végétal : la terre humide, subtile mélange de l’odeur des végétaux encore en décomposition et les premières pousses fleuries du printemps. Je souris, mon visage se déride, j’oublie cette journée épuisante, je marche.
Ici et maintenant, dans cette « forêt qui grince », je me détends... Je m’approche d’un arbre frappé par la foudre il y a quelques jours. Son bois noir marque la paume de mes mains. L’odeur de la fumée est encore bien perceptible. Je l’observe et pense à d’autres arbres qui frappés par la foudre, se voient transformer en abris. J’imagine que ces grandes entailles, nous permettant de rentrer à l’intérieur des arbres sont en faite des portes vers d’autres dimensions !
Ici et maintenant, je suis heureuse , je ris, je file entre les arbres et rêve que je suis une sorte de fée des bois. Soudain, je me stoppe net, mon cœur tambourine, je pense avoir vu quelques chose !
Elle est là… Devant moi... Une petite fille. Elle me tend la main, et m’emporte plus loin. Nous poursuivons notre route. Nous sortons de la forêt et avançons main dans la main. Nous dévalons une prairie, l’air est frais, emplie de l’odeur des coucous franchement sortis de terre.
Arrivées en bas, face à nous, l’immensité des montagnes. Je ferme les yeux. Je respire le visage souriant. J’apprécie cet instant et remercie la petite fille qui m’accompagne. Je ferme les yeux et fixe son image en moi. Le souffle du vent la berce lentement jusqu’à la faire disparaître.
Ici et maintenant, j’inspire profondément l’odeur de la liberté, j’expire lentement en fixant toute cette vie autour de moi. Je me sens libre pour un instant...

Cécile Goret

Musique inspirante : On the wire de Yann Tiersen (version longue : violon/piano)

 

 

La douce odeur de l’herbe coupée ne parvient déjà plus à mes narines. Il y a encore quelques minutes je respirais le printemps et maintenant plus rien ne passe à travers ce rideau épais. Même la lumière se faufile à peine. Je commence même à manquer d’air. D’autres avant moi sont-elles mortes de cet enfermement ?

Lorsqu’elles avaient atteint l’âge, toutes mes sœurs aînées avaient suivi cette même route sans se poser de questions, du moins en apparence. D’êtres libres exposés au grand air elles étaient devenues recluses.
Si je m’étais rebellée, j’aurais pu continuer à grimper aux plus hautes branches du cerisier, humer ses délicates fleurs. Assise sur une branche, ma peau aurait profité des rayons du soleil et le nez au vent, j’aurais capté le parfum du changement de saison. J’aurais dû faire face à l’incompréhension des miens et je n’ai pas eu le courage de briser la tradition.

Chaque jour qui passe ressemble à la veille. L’air se renouvelle peu sous mon habit, la seule odeur est celle de mon propre corps. Ce n’est pas désagréable mais quel manque de variété ! Quelle ironie pour moi qui aimaistant les diverses senteurs de la nature au fil des heures. Je ferme les yeux sur cette nouvelle journée.

Mon cocon s’est fissuré ce matin, aux premiers rayons du soleil. Je sors timidement la tête. Le jardin s’est paré de ses plus belles fleurs pendant ma métamorphose. Je suis impatiente d’aller les butiner mais mes ailes sont encore fragiles, je dois prendre le temps de les faire sécher. Si j’étais restée chenille, je n’aurais jamais volé au-dessus du tapis de fleurs.

Laura

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