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Les textes du 1er Mercredi de l’écriture en ligne

Je regarde par la fenêtre et c’est le mur qui me surprend. Il est facile de se placer stratégiquement à la fenêtre, de céder à l’appel de la distraction populaire, au mauvais film sans fin rendu muet par le double vitrage. En revanche, regarder par le mur, qui ne nous distrait de rien, est un acte de résistance. Cela ne se fait pas. C’est presque agrammatical. Alors je fixe intensément la surface sur laquelle erre encore l’ombre de nos nuits, en espérant que mon opiniâtreté finisse par défier le langage et me donner à voir par-delà le mur un monde sauvage qui dépasserait ce que tu m’as laissé. Ce que tu m’as laissé, c’est la peau de l’ours enragé que nous avons dépecé petit à petit car détricoter un châle ne faisait pas l’affaire. Il y avait en nous une violence, et il nous fallait une victime. Moi, je mourrai pas gibier, j’ai que la peau sur les os. Toi, dans nos combats, t’avais le rire du grand blessé qui cache ses failles pendant que j’exhibais les miennes en creusant des sillons entre mes côtes. Je faisais mine de m’en excuser quand couvre-feu et cessez-le-feu s’entrelaçaient pour nous offrir la nuit, et tu me répondais toujours dans un murmure : « tu es ce que tu es et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre », ce qui était un mensonge.
Je me demande si la chaleur naissante appartient à la transformation du mur en fenêtre sur le temps ou bien à la puissance évocatrice du souvenir qui prouve encore une fois que notre désir est sans remède, condamné à être revécu à l’infini sans objet plus tangible que la mémoire. Je n’ai pas le temps de trancher car voilà la voisine qui affolée tambourine à la porte et me hurle qu’il faut partir. J’ai sûrement l’air un peu hébété quand je lui demande pourquoi, mais certainement moins qu’elle quand elle me répond : « M’enfin, vous avez pas entendu ! C’est Marcel et Ghislaine, ils mettent la clef sous la porte, y z’y ont pas supporté. Alors leur boutique, elle va y passer. La part des flammes vaut mieux qu’celle des huissiers. »
Je la remercie et lui demande de ne pas m’attendre, je serai en bas dans une minute. Je referme la porte et attends que les flammes montent au premier, de la boutique de Marcel et Ghislaine à leur appartement, puis au deuxième, où elles lècheront bientôt le mur et exauceront mon vœu. Il fait chaud, je ne tiens plus. Je ne te vois pas dans l’obscurité étouffante mais je t’entends dans le craquement des planchers dévorés. Mon amour, n’entre pas dans mon âme avec tes chaussures.

Inès Santi

 

Je regarde par le fenêtre et tout me semble beau.
C’est décidé aujourd’hui je prendrai tout ce qu’il y a à prendre !

J’ai mis la clé sous la porte et pris ma bicyclette, aller me promener sous le soleil du jour.
Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué mais je pense qu’aujourd’hui rien ne m’arrêtera.
Je roule, je roule jusqu’à ce que ce j’entende le rire d’un grand blessé, un jeune homme aussi beau qu’immense.
Je lui vient en aide, il a les yeux d’une couleur inqualifiable, on aurait dit qu’une part de flammes était dans son regard , il m’a crié : je mourrai pas gibier !
C’est troublant notre désir est sans remèdes mais je décide d’y mettre fin rapidement tant cela a été déstabilisant. Il est entré dans mon âme avec ses chaussures, sans délicatesse, sans égards.
J’ai repris ma bicyclette et j’ai continué de rouler dans ce monde sauvage, la verdure qui m’entourait était de toute beauté, magestueuse.
Le soir venu, je me suis dis simplement que demain sera un autre jour, un jour inconnu occupera alors l’ombre de nos nuits...Et demain...

Marie Laure

 

Le balcon Je regarde par la fenêtre et je me rends compte qu’il fait déjà nuit...tout le monde dort et je suis seule à profiter de ces instants. Je me suis déjà demandé plusieurs fois si je devais mettre la clé sous la porte et partir en courant vers d’autres cieux mais ce jour n’est pas encore venu... Il y a peu, j’ai rêvé que je m’envolais et que j’arrivais dans un monde sauvage peuplé d’animaux tous plus étranges les uns que les autres : j’y rencontrais des reptiles facétieux, des oiseaux aux plumes chamarrés et je m’endormais lovée dans la peau de l’ours trouvée à même le sol. Je ne peux pas partir car nous sommes tous assignés à rester chez nous des semaines, en regardant courir l’ombre de nos nuits sur les miroirs de nos jours. Les matins se ressemblent, les après midi se succèdent, et les iris apparaissent. Si je pouvais quitter cet enclos, je crois que mes ailes sortiraient et je prendrais tout ce qu’il y a à prendre autour de moi : les fleurs, les feuilles et les filles que je n’ai pas. Mais je mourrai pas gibier alors pour le moment, j’attends patiemment sur ma chaise que le temps passe. Je n’ai qu’une chose à faire : attendre. Inutile de chercher à s’échapper, notre désir est sans remède. Ce matin, j’ai regardé par dessus mon balcon et j’ai aperçu chez mon voisin le vent qui soufflait dans les branches du cerisier . Mon voisin était assis sous son arbre. Il observait les petits pétales roses naissants en toussant. Il toussait, toussait, et avait du mal à respirer. L’homme riait en même temps, c’était le rire du grand blessé. Ses poumons sont soudain sortis de son corps et je les ai vus s’envoler lentement dans une douce fumée. La part des flammes qui est restée au sol s’est éteinte brusquement. Je ne sais pas ce que l’homme est devenu, mais je me suis dit que j’aurais bien voulu être l’un des poumons de mon voisin pour pouvoir m’envoler et quitter ENFIN mon balcon. Je reste sur place avec les miens et comme je dis toujours à mon médecin que je tutoie (depuis le temps) : « n’entre pas dans mon âme avec tes chaussures sales ! » Je crois que les choses ne vont pas changer de sitôt.

Mélanie Siuda

 

Je regarde par la fenêtre et je contemple le soleil mourant qui serre le paysage de ces bras ardents, dans une étreinte d’une infinie beauté, intemporelle et infinie.
La part de flammes dans ce tableau crépusculaire entraîne chez moi des réminiscences de notre désir. Nous aurions pu dévorer la Terre entière tant nous étions insatiables.
Notre désir était sans remède, disais-tu.
Enfin, il y en avait bien un. Nous pouvions tous deux enfiler la peau de l’ours et nous ignorer mutuellement...Ce petit jeu pouvait durer un certain temps.
Cependant l’un d’entre nous finissait irrémédiablement par craquer et s’avouer vaincu.
A ce moment, suivant la procédure habituelle d’absolution mutuelle, il abdiquait en déclarant “je mourrai pas gibier”.
Car oui, sous nos airs d’ours, nous étions chacun la proie de l’autre : je revois la clé sous la porte, salvatrice après que tu m’aie enfermée une journée entière.
Lorsque j’étais autorisée à sortir, invariablement retentissait le rire du grand blessé que tu étais alors. Tu riais sans raison. Tu étais un monde sauvage à toi tout seul, un monde à conquérir, à explorer dans les moindres recoins.
A cette heure où nos ombres s’allongeaient derrière nous, nous nous sentions plus que jamais présents l’un auprès de l’autre, emplis d’une immense confiance en la journée à venir. Les nuits passées sans toi ne sont plus que l’ombre de nos nuits…
Tu déteignais sur moi avec tes remarques spirituelles lors de nos longs débats nocturnes, un peu à la façon de quelqu’un qui pénètre dans une maison sans retirer ses chaussures et qui laisse de la boue partout sur le beau tapis. C’est pourquoi il m’est arrivé de te demander de ne pas rentrer dans mon âme avec tes chaussures. Tu ne m’as pas écouté bien sûr, peut-être que tu ne réalisais pas à quel point tu avais de l’influence sur moi.
Un pouvoir de conviction inégalable…
Notre relation était de celles qui sont stimulantes intellectuellement, où chacun prend ce qu’il a à prendre chez l’autre. Mais nous avions tout deux peur de l’engourdissement de notre esprit, de nous blottir doucement dans une monotone routine pour n’en plus sortir, alors nous avons convenu qu’il était préférable de s’oublier.
Nous avions visiter le monde de l’autre de fond en comble, du moins le pensions-nous.
Maintenant que le temps a laissé ses stigmates sur moi, je n’échappe pas à la nostalgie et au doute sur mes choix d’antan. Il en va ainsi au crépuscule de toute vie, de même que c’est toujours le moment du coucher de soleil qui est propice à cette introspection.
Qu’es-tu devenu ?

Eden

 

Je regarde par la fenêtre et je vois la nuit tomber, pensif, nostalgique, je pense à ma vie de taiseux, dans cette cabane de quatre planches, au fond des bois.
Je vis dans un monde sauvage, je suis cueilleur de baies, ramasseur de champignons et chasseur, bien que prudent et vigilant quand je suis en quête de nourriture, il m’arrive de faire une chute grave et la forêt raisonne c’est le rire du grand blessé. Parfois je dois utiliser une arme et quoiqu’il en soit, je mourrai pas gibier, je cueillerai, ramasserai, chasserai et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre y compris la peau de l’ours.

Un matin, dans un rayon de soleil, une fée danse devant ma cabane, délicate, gracieuse, blonde, élancée, une beauté innocente, je suis subjugué, je lui indique par un signe la clef sous la porte pour entrer, va-t-elle m’ensorceler ?
Elle se love contre moi avec son regard de braise, dans un moment de lucidité je lui dis n’entre pas dans mon âme avec tes chaussures.

Devant le feu de cheminée, nous nous cherchons, nous nous trouvons, dans l’ombre de nos nuits notre désir est sans remède……crépitements et étincelles du brasier attention à la part des flammes.

Denise Friboulet

 

Avant

Je regarde par la fenêtre et un monde sauvage obscurcit mon regard. Pourtant, il fait beau, c’est le printemps, la nature explose de couleurs, de senteurs. Le soleil est même chaud. Seule une petite brise fait s’agiter le linge sur le balcon. Qu’est ce qui m’arrive ? Je ne vois plus la montagne. Elle se couvre d’un voile évanescent. Que cela est triste ! Mon rire grince, le rire du grand blessé. Oui je suis blessée. Je ne peux pas. Je ne peux plus. Avant oui, je pouvais. Mais c’était avant …Je fonçais tout droit et je me disais que je prendrai tout ce qu’il y a à prendre. Maintenant c’est différent. Ça glisse entre mes doigts, tremblants, fragiles. Rien à prendre ! Avant je me chargeais de choses futiles, inutiles, imbéciles. Je n’étais pas la seule…On était une belle bande d’idiots. Notre désir est sans remède : C’est ce qu’on se disait. Mais c’était avant. Et si je mettais la clé sous la porte ? Ça ferait quoi ? Car c’est déjà la faillite. Le printemps qui s’en va sans moi, les fleurs qui me sourient de loin. Mais non, je ne vais pas céder car il y a encore en moi cette puissance, ce que mon âme appelle la part des flammes. Je brûle à l’intérieur. Je ne mourrai pas gibier. Non mais ! Pour qui il se prend celui-là. Inconnu ! Invisible ! Et qui veut rentrer dans nos maisons, dans nos poumons. Celui qui vient brouiller l’ombre de nos nuits. Des nuits souvent agitées, c’est vrai. Parfois des nuits blanches ou presque. Alors que tout devient noir. Mais de quel droit ? Je vais le terrasser ce semeur mortifère. C’est le conseil que nos psys nous donnent en ce moment. Détruisez ce machin microscopique, chassez-le de votre inconscient. Je pense à l’ours. Je vais terrasser cet ennemi invisible avec la puissance de ce bel animal. Et enfouir ma tête dans la peau de l’ours. Voilà une bonne idée. Mais non, je ne délire pas. Je prépare ma défense. Et dans un sursaut de colère je vais crier, hurler Et n’entre pas dans mon âme avec tes chaussures.

Violette Chabi

 

Je regarde par la fenêtre
Et je vois l’horizon,
A travers les persiennes qui voilent mon regard
Comme des larmes en pointillés.
L’horizon de ta voix, de tes bras, de ta peau.
La peau de l’ours
Qui se blottissait dans ma tanière,
A l’ombre de nos nuits,
A la lumière de nos jours.
Tes bras aux creux desquels
Je découvrais un monde
De douceur et de volupté,
Un monde sauvage et théâtral,
Un peu fou.
Ta voix qui déclamait
Des « Je mourrai pas gibier ! »
Quand tu me dévorais
De tes yeux, de ta bouche,
Des « N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures ! »
Quand tu me caressais les pieds,
Des « Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre ! »
Dans un soupir à mon oreille...
Je regarde par la fenêtre
La part des flammes qui me consument,
Et je sais
Que notre désir est sans remède
Lorsque l’horizon s’éloigne
Je regarde par la fenêtre
Mes pensées au goût de sel
Sur cet horizon devenu flou.
Et soudain,
De mes lèvres s’échappe un rire,
Le rire du grand blessé,
Celui qui saigne
De ton absence
Qui se meurt
De ton silence d’éternité
Depuis que notre histoire
A mis la clef sous la porte
Et je regarde
Par la fenêtre...

Sabine Suchet

 

Je regarde par la fenêtre et...c’est le matin, tu es déjà parti,
Je découvre un monde sauvage,
Je n’y vois plus que la part des flammes.
Je mettrai la clef sous la porte
Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre
Pour entendre le rire du grand blessé encore et encore.
Dans l’ombre de nos nuits, entrelacés sur La peau de l’ours sous la cheminée,
Parce que Notre désir est sans remède,
Je ne mourrai pas gibier, mais n’entre pas dans mon âme avec tes chaussures !!!

Nathalie Bellemin

 

Rupture

Je regarde par la fenêtre et je revois encore le temps où je laissais la clé sous la porte pour que tu entres sans bruit et me surprennes à ton retour.
Tout ça est fini, n’entre pas dans mon âme avec tes chaussures souillées des trahisons que tu m’as imposées. N’espère pas me faire fléchir avec le rire du grand blessé auquel j’ai jusque là cédé.
Dans l’incendie qui nous consume, tu dois prendre la part des flammes qui te revient. N’égrène pas, une fois de plus, tous les arguments tant entendus ; ne pense pas à vendre la peau de l’ours avant qu’il soit mort. Je ne me laisserai plus faire, je mourrai pas gibier comme tu l’espérais.
Dans un monde sauvage tel que nous le vivons, rien ne viendra illuminer l’ombre de nos nuits malgré notre volonté.
Nous ne nous retrouverons pas, notre désir est sans remède. Quelque soient les ravages que cette séparation va causer, je me défendrai et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre dans les cendres de notre rupture.

Yves Perrin

 

Je regarde par la fenêtre et s’offre à moi une nouvelle histoire. Chaque jour, la vie se déroule devant mes yeux. La vie des autres, innocents et occupés. Tous ces gens, tous ces bruits, toutes ces odeurs cohabitent dans ce spectacle unique et imprévu. Ils l’ignorent, mais ils s’offrent à moi. Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre. Je prendrai le doux bonheur de ce jeune couple, la part des flammes de la fracassante dispute de deux amis, la douloureuse larme coulant sur les joues du restaurateur mettant la clef sous la porte, et le rire du grand blessé, cet enfant grondé par sa mère qui cache sa colère. Je prendrai tout.
Je veux tout voir, tout savoir. Car notre désir est sans remède. L’homme est curieux. Curieux des autres. Le corps ? formé par l’ombre de nos nuits est composé des autres, de nos interrogations sur leurs vies et leurs vicissitudes. « N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures » m’a un jour hurlé un voisin qui avait aperçu mon regard perçant se poser sur les lettres qu’il écrivait. Ce qu’il ne sait pas, c’est que c’est avec moi qu’il entretient une relation épistolaire depuis près de douze mois. Je le manipule. C’est moi qui tient les reines. C’est moi qui ai provoqué la dispute de ces deux amis, et ruiné la réputation du restaurant d’en face. Depuis plus d’un an je ne peux pas sortir de chez moi à cause de… Je n’ai pas envie d’en parler. Depuis plus d’un an, je contrôle le monde du dehors depuis chez moi. Car la vie est un monde sauvage. Et je mourrai pas gibier.

Soheyl Sari Aslani

 

Je regarde par la fenêtre et je vois que la nuit est déjà tombée. Je ne vais pas pouvoir rester là plus longtemps, je vais devoir rejoindre les autres dans cette horrible salle aux couleurs criardes. Je déteste ce genre de cérémonie mais je vais y assister et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre. Un buffet suivra la remise des prix, la soirée ne sera pas complètement perdue.
Ce soir, je n’aurai même pas le plaisir de la surprise : il y a quelques jours, on m’a annoncé que c’est moi qui avais eu le prix. Ma première réaction a été de mettre la clef sous la porte et m’enfuir très loin. Puis j’ai pensé à tous ceux qui depuis des mois m’avaient désigné comme représentant de mon groupe et aussi à tous ceux qui ont vu en moi un espoir et je ne peux décevoir ni les uns ni les autres. Si au moins je pouvais déclencher des vocations ! Le monde a besoin de nouveaux idéaux à suivre. Par un merveilleux paradoxe, cette pensée hautement philosophique traverse mon esprit alors que je m’apprête à entrer dans la salle où l’hypocrisie est le maître de cérémonie. Je croise le regard du vigile qui semble dire « n’entre pas dans mon âme avec tes chaussures ». Encore faudrait-il qu’il en ait une.
Ma place est réservée, au premier rang ; je ne pourrai même pas dormir tranquillement. Les premiers récompensés se succèdent et débitent leurs discours insipides. Même les murs de la salle n’ont aucun intérêt. Mes voisins arborent depuis le début un sourire figé. Je me demande comment ils font pour ne pas avoir de crampe. Lorsque mon voisin de droite se tourne vers moi, en faisant une référence avec sa tête, je comprends que c’est mon tour. Effectivement le présentateur parle de moi comme d’un renouveau. Il salue « la part des flammes » de mon rôle, mon côté obscur en quelque sorte. Nous sommes bien d’accord, cela ne veut pas dire grand-chose. Dans ce petit univers, tous les mots sont creux. J’espère que mon discours dénotera.
Je monte donc sur l’estrade. Voir tous ces yeux rivés sur moi est malgré tout intimidant. Je sors mon papier et commence la lecture.
« Depuis longtemps, notre désir était sans remède. Chaque jour qui passait ne valait pas mieux que l’ombre de nos nuits. Mes semblables et moi-même ne sommes que des habitants parmi tant d’autres, rien de plus. Sans vraiment le vouloir, nous avons changé les choses. Vous aussi vous le pouvez, chacun à votre niveau. Vous devez y croire. Si nous y sommes arrivés, tout le monde peut le faire. C’est à vous de choisir entre ça (je montre une image d’un ours vivant et bien portant) et ça (je montre une photo de la peau de l’ours, utilisée comme tapis). Il n’appartient qu’à vous de dire : je mourrais pas gibier ! Merci. »
Un grand silence se fait dans la salle, ponctué seulement par le rire du grand blessé de ne pas avoir gagné : le moustique, mon principal concurrent qui se voit pour une fois détrôné de la première place des animaux tueurs d’homme. Qu’il se rassure, il reprendra sa place l’an prochain, nous n’allons pas lancer de pandémie chaque année.
Le buffet est prêt, il est magnifique. Je me dirige vers la table des desserts, le sucre attire les fourmis et ce sera un festin pour moi. Malheureusement, tout est ici contrôlé, les discours comme les comportements. Pas le plus petit insecte qui se rue sur le buffet. Tout le monde se tient droit, j’ai l’impression d’être parmi des animaux empaillés. Pour ma part, j’ai beau être la nouvelle star, je suis un pangolin et je ne veux pas me nourrir d’autre chose que de fourmis ! Au loin dans la salle, j’aperçois quelques fourmis paraponera qui discutent. Ce sont de vraies terreurs pour tout animal, hormis moi bien entendu. Peut-être pourrais-je les attirer dans une autre pièce avec un mauvais prétexte et en faire mon repas ? Cruel, trouvez-vous ? Mais vous ne saviez pas que nous vivons dans un monde sauvage ?

Laura S.Morand

 

Désastre

Je regarde par la fenêtre et je constate le désastre. Un monde sauvage a remplacé l’univers bien ordonné qui m’entourait.
Le pire a été commis : le rire a disparu, même le rire du grand blessé qui s’était caché dans la grange en pensant : « Ainsi, je mourrai pas gibier ».
Il laissait le monde extérieur en proie aux incendies, à la tempête, au grand souffle destructeur. La part des flammes était la plus décisive dans l’anéantissement de la vie.
Je me précipite vers la grange en repensant à nos rêves construits à l’ombre de nos nuits, étendus sur la peau de l’ours brun du Kamtchatka.
Je pleure et je l’implore :
« Glisse la clé sous la porte, j’entrerai et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre. Notre désir est sans remède pour notre futur ».
« Viens mais n’entre pas mon âme avec tes chaussures », s’écrie-t-il avant de exhaler son dernier souffle.

Marie Aussiette

Lettre à Léonie

Je regarde par la fenêtre et ne reconnais rien. Tout est dévasté. J’avais laissé hier Un monde sauvage et voilà que L’ombre de nos nuits a envahi notre jour. La part des flammes a fait son travail. L’incendie a dévasté le campement, ne laissant que des ruines de ce que nous avions construit. J’entends maintenant Le rire du grand blessé, ce monde qu’on détruit comme s’il ne vibrait pas de millions de respirations, comme si tous ces fous le figeaient. La guerre, cette saloperie, n’en finira jamais tant ils sont nombreux les malheureux, les handicapés de l’amour, ceux qui sont incapables d’accueillir en souriant le premier souffle d’un enfant. On croyait en avoir fini avec ces horreurs, on se croyait protégés, bien à l’abri. Mais tu vois ma très chère Léonie, il ne faut jamais « vendre la peau de l’Ours avant de l’avoir tuée » comme on dit. On peut se réveiller avec la gueule de bois, comme aujourd’hui. Je n’arrive plus à trouver le repos, je n’arrive plus à vivre tout simplement. On dit que Notre désir est sans remède, cette fin d’un monde percute ma naïveté, qui me faisait croire que la vie est un long fleuve tranquille. Dans mes grands élans éloquents, je ne cessai de lui dire Je mourrai pas gibier et si, effectivement après cette terrible épreuve, je ne suis pas morte, pas physiquement du moins, je sens que c’est pire, mon esprit et mon âme s’envolent et s’éparpillent, tant la souffrance me submerge. Je me souviens aussi lui avoir dit, un jour, en riant N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures et lui aussi avait ri, mais deux secondes après il me proposait cette mission dont il disait que j’en sortirai grandie. Non, ma chère Léonie, je ne retire aucune grandeur de cette épreuve, elle ne m’a pas fortifiée, elle a seulement sauvagement bouleversé mon âme d’enfant. Et me voilà, en train de t’écrire pour te confier ma peine et ma prière pour que renaisse enfin un monde nouveau, plus humain, plus doux, plus grand. Mon esprit s’évade à nouveau et je regarde par la fenêtre. Je sais, je sens que je peux rêver d’une autre vie, pas maintenant bien sûr, non c’est trop tôt, mais un jour, oui, un jour prochain, je mettrai la clé sous la porte et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre, et plus jamais, plus jamais je ne laisserai chagrin, peur et ennui envahir mon âme et mon esprit.

Marie-France Macquet

 

Je regarde par la fenêtre et je voulais te dire que j’ai pris la peau de l’ours pour me retrouver avec toi dans un monde sauvage.
Je vais mettre la clé sous la porte en souhaitant que je ne mourrais pas gibier. Et je prendrai ce qu’il y a à prendre pour que tu n’entres pas dans mon âme avec tes chaussures.

Et parce que notre désir est sans remède, je veux partager avec toi la part des flammes et le rire du grand blessé pour éclairer l’ombre de nos nuits.

P.

 

Je regarde par la fenêtre la rue est vide. Les habitants de la ville ont déserté. Ils sont peut-être allés, j’en vendrai la peau de l’ours se mettre à l’abri dans les compagnes.

C’est un monde sauvage qui a envoyé l’apocalypse sur notre planète, il nous susurre « je ne mourrai pas gibier.. C’est à votre tour d’être malmenés, de connaître la part des flammes, »
Toute cette souffrance que nous infligeons au monde du vivant depuis des générations, ne peut qu’induire une réaction, c’est le rire du grand blessé. Notre désir est sans remède, nous ne pouvons imaginer vouloir le bien de cette terre, en lui imposant de telles contraintes, de telles destructions.
Non maintenant, nous n’avons d’autres choix que de mettre la clé sous la porte, en espérant pouvoir revenir chez nous en toute humilité. Nous ne rentrerons pas dans son âme avec nos chaussures, avec nos godillots..
Avec cette crise de l’infiniment petit, face à nous, sorte de géants, la terre pourra nous dire qu’elle prendra tout ce qu’il y a à prendre avant peut-être de nous laisser un peu d’intelligence pour vivre en harmonie avec elle.
Il n’est pas loin de 20 heures et à l’ombre de nos nuits d’enfermement volontaire, nous allons sortir sur notre balcon pour applaudir le personnel soignant, et tous les autres, ceux qui font tourner notre quotidien, qui meurent pour que nous puissions vivre.
Il n’est pas loin de 20 heures, mais je ne sortirai pas, j’ai le coeur trop en vrac.. je pense à eux et je pleure.
À quand la fin de cette parenthèse ?
Fin de l’histoire, de notre histoire.
Il reste l’espoir du renouveau et de la reconquête du bonheur.
C’est un drôle de combat qui nous attend.
Soyons prêts

Rose Chazay

 

AU FEU !

Je regarde par la fenêtre, machinalement, pour tromper mon insomnie.J’aime ces moments où, dans l’obscurité et le calme, je peux imaginer autour de ma maison lovée au creux des collines , tout un monde sauvage s’agiter dans l’ombre de nos nuits. J’aime la nuit ! Seule être humain éveillé à cette heure le monde semble m’appartenir.....
Tout-à-coup, la sirène d’une voiture de pompier déchire le silence. Vite ! Un châle sur mes épaules, je me précipite au jardin... Le feu ! Sur la crête de la colline en face la ferme de mon amie Céline brûle !Malgré la fumée j’aperçois vaguement des gens s’agiter autour de la vieille bâtisse...Céline : une amie si gaie, si courageuse ! Depuis le décès de son mari elle élève seule la petite Manon.Notre amitié , pourtant assez récente m’est tellement précieuse dans ce coin de campagne isolée !Très vite séduite par son sourire et sa spontanéité, j’ai d’abord hésité à lui faire confiance .Plutôt introvertie et anxieuse j’hésite toujours à faire confiance aux étrangers car , comme ma mère me le répétait souvent : « On n’entre pas dans mon âme avec des chaussures ! ». Mais ,à force de gentillesse et de patience de la part de ma voisine,les barrières ont cédé. Depuis le décès de son mari nous nous voyons souvent et nos deux personnalités complémentaires ne cessent de s’enrichir l’une l’autre.
Sans plus réfléchir je prends tout ce qu’il y a à prendre dans ma trousse de secours et mets la clef sous la porte.....La route contourne la colline et, pendant le bref trajet en voiture , mille pensées m’assaillent .Un incendie dans une ferme peut faire des ravages : quelle sera la part des flammes ?.Pourvu que Manon et Céline aient pu s’échapper !Je n’ai eu que trop l’occasion de rencontrer, dans le service où j’exerçais ma profession de médecin, des grands brûlés . Les cicatrices avaient figé sur leurs visages des rires sardoniques pitoyables et monstrueux et ce rire de grand blessé m’a hanté longtemps !Les mains moites sur le volant, le souffle court, les yeux emplis de larmes, j’essaie en vain de chasser les images...Pourvu que....Je tente de me rassurer . Céline et Manon ont pu fuir l’incendie et trouver refuge . Mais là encore mon naturel plutôt pessimiste prend le dessus:allons ma fille ne vends pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué ! Incroyable de constater combien les proverbes populaires nous poursuivent ! …
Plus j’avance et plus le rideau de fumée s’oppacifie jusqu’à ce que je sois arrêtée par un cordon de police. Atterrée et imaginant le scénario le plus catastrophique je bafouille :
- Mais … que se passe-t-il ?
- N’approchez pas ma p’tite dame : Nous, on recherche le vaurien qui, depuis plusieurs semaines, s’amuse à mettre le feu aux granges ;Mais pas moyen de mettre la main dessus !
- Mais... j’ai vu des flammes sortir de la maison de Céline
Arnaux
- Ah mais pas du tout ! De loin vous vous êtes trompée : c’est la grange bien en dessous, celle du Julien qui brûle.
Soulagée, une pensée m’assaille : « Le pire n’est jamais certain !Je dois absolument arrêter de m’angoisser comme ça sinon « je mourrai gibier ! » mais comme chacun sait « notre désir est sans remède » !

Christiane Willigens

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