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Les textes de l’Invitation à écrire n°11

Je vais gagner ! Cette conviction est enracinée dans ma tête, depuis des lustres, voire des années ; sinon, pourquoi m’infliger encore et toujours des souffrances et douleurs ?

Au début, tout le monde a accroché, m’a encouragée, m’a poussée. Quelle fierté pour mes parents de voir leur fille sur scène, parmi tous ces autres petits rats !

Puis est venu le temps du doute, des descentes en tous genres, des sautes d’humeur, des pleurs et des dévastations. Progressivement, eux qui m’aimaient ont essayé de me dissuader de persister dans cette voie : étourdissements, migraines, je flanchais, mes résultats scolaires dégringolaient et je perdais peu à peu le contact avec les autres. Enfermée dans ce monde, non point en ronds de jambes et déliés mais en talons-pointes acérés.

Chaque audition était synonyme de perte d’appétit, quand je ne me soumettais pas moi-même à des régimes en tous genres. Je sombrais dans mes insomnies.

J’ai pensé à casser le rythme, à faire une pause, voire à changer de cap mais un creux s’est invariablement formé dans mon estomac. Au fond, je savais bien que ce n’était pas possible : ça aurait été un effacement absolu. L’idée était si abominable que je refusais qu’elle prenne corps.

Aujourd’hui, je me sens enfin prête : tête haute, cambrure, souplesse du poignet et regard droit. Je n’entends rien : ni les murmures du monde, ni les battements de mon coeur. Le rideau ouvre ses plis. Ma voix intérieure me dit d’avancer.

Véronique Pédréro

 

Je vais gagner.

Mais après tout, qu’est-ce que gagner ? Gagner sur quoi ? Sur qui ? Sur soi ? Sur quelqu’un d’autre ?

Les batailles intérieures sont les moins remarquées, menées dans le secret de son intériorité, et pourtant ce ne sont pas les moins belles.

Mais là, je suis corporellement en train de m’opposer à un autre, mettant toute ma rage et mes convictions dans mes muscles. Après tout, le corps ne serait-il pas uniquement cela ?

Une passerelle entre l’intérieur et l’extérieur, une façon de faire passer son message.

L’énergie irrigue mon corps, j’aime cet état de totale liberté, mon esprit se déverrouille.

Lorsqu’on lutte, sentir tout son poids peser sur son adversaire cloué au sol, c’est une façon de réaffirmer sa place dans le monde. Il y a bien plus de spirituel dans le corporel que ce que l’on pourrait imaginer. Les deux sont finalement intimement liés...

Des torrents de sueur me brouille la vue. Tout ce magma de pensées est enfin autorisé à sortir.

Sans doute pas sous la forme la plus sublimée, mais ce sont mes sursauts intérieurs qui dégoulinent sur mon visage. Je vais en user pour activer une fulgurance corporelle jusque là oubliée.

Oui, je vais gagner, grâce à mes pensées.

Eden

 

Je vais gagner

courir en rongeant l’asphalte

de mon corps en mouvement,

dépasser ce qui me freine.

Je suis le feu, le chêne, l’orage,

je vais gagner.

Dans le rouge de mon sillage,

j’active une rage qui vient du cœur.

Dans la puissance du dépassement,

mon regard fixe sur la ligne qui se dessine

donne à l’action et à la déraison

une saveur jusque là oubliée.

Je vais gagner,

dépasser les feuillages meurtris

prendre l’air à l’automne,

placer mes pieds sur la frontière.

Franchir le territoire, la ligne, l’horizon

traverser en un éclair,

la vie.

Dominique Osmont

 

Je vais gagner répétait sans cesse Bénédicte dans sa tête en sortant de chez son médecin et vaincre ce poison qui s’est permis d’entrer un jour de juin dans mon corps sans invitation.

Du jour où j’ai su qu’un inconnu voulait vampiriser mon énergie, ma santé, ma vie, j’ai décidé que je me battrais comme une lionne et qu’il n’aurait pas d’emprise sur mes cellules. Moi, la forte, la battante, je n’allais pas mettre genou à terre devant cet intrus. Je ne le connaissais pas, je ne l’avais pas invité et je ne voulais pas de lui. Il a pensé que j’allais m’effondrer et bien non il aurait été trop content de me voir à terre.

Il m’a fait subir une opération, des traitements lourds, fatigants. Il a abîmé mon corps. J’ai tout supporté sans broncher. J’ai continué à vivre , je n’ai pas baissé les bras. Il m’a séparé de personnes que je croyais être des amis mais c’était sans importance car mon combat était ailleurs au plus profond de mon être.

J’avais toujours rêvé de côtoyer, caresser les dauphins et pendant la plongée le calme, le bien être m’ont enveloppés comme un cocon. Je l’ai fait. Je suis devenue pour un instant un oiseau en parapente. Tout me semblait léger dans les airs, le vent emportait mes peurs noires, mes angoisses profondes. J’ai réussi. J’ai vu des lieux extraordinaires que je n’imaginais pas et cela m’a beaucoup aidée quand le moral n’était pas au rendez-vous car cela arrivait.

Je suis désolée de te dire mais je crois qu’avec moi sur bien des plans tu as perdu et tu ne me terrasseras pas. Je te dis adieu avec joie.

j’ai repris ma vie en mains. Je profite de chaque instant sans rien remettre à demain. J’ai gagné, c’est ma victoire et j’en suis fière et heureuse.

Sylvaine Beaumelle

 

Je vais gagner, c’est un serment. Drôle d’aventure, un combat sportif indubitablement. Mon corpsmis à rude épreuve depuis quelques heures, tremble, se contracte, se tord, se transforme. Les gouttesde sueur perlent sur mon front, ma respiration saccadée halète, ma bouche se dessèche et hurle, mes veines se gonflent, ma concentration me guide, mon coeur s’emballe et mon esprit panique ! J’affronte ma peur et ma souffrance, elles deviennent mon moteur, encore quelques instants…Puis, alors que j’abdique presque et que l’épuisement me guette, un sursaut d’énergie et de volonté me pousse dans mes derniers retranchements, et révèle une endurance et une puissance insoupçonnables. Presque miraculeusement, comme le printemps annonce le renouveau, le chant d’un nourrisson annonce ma victoire et ma fierté : elle est née.

Myriam

 

Je vais gagner, je me dis.

Ploc... 279301.

Je me tais. Il fait si noir.

Je ne lui dirai rien.

Ploc... 279302.

Les entraves cisaillent mes poignets. Douleur.

" Alors ? " il hurle.

Ne rien dire. Tenir. J’ai froid. J’ai faim. Quatre-vingt-dix-septième jour.

Ploc... 279303.

Une goutte toutes les trente secondes.

Compter, ne pas s’endormir, ne pas céder. Je vais gagner. C’est le printemps.

Ploc... 279304.

Le bruit de l’eau. Penser aux ruisseaux, aux oiseaux.

" Alors ? " il hurle. Je ne l’entends plus.

Je vais gagner.

J’ai gagné.

J’avais mis le réveil à huit heures.

Douche, petit déjeuner.

Il est mort. Je revis.

Eric PROTIN

 

Je vais gagner.

Je vais gagner, c’est sûr.

Un combat contre moi-même.

Je vais gagner.

Moi, c’est Paul.

Lui (lui, c’est Léon) réalise un rêve d’ado. S’offrir une Yamaha Virago 1100.

Il a déjà des cheveux blancs - moi aussi, beaucoup. Il est temps. Je serai son passager, son "sac de sable". J’ai une peur bleue. Par amour, je commence mon apprentissage dès l’automne, de nuit, dans un froid glacial, sous la pluie. Je déteste. J’ai peur, peur, peur.

Mon corps déteste. Être relâché, souple, détendu, il ne sait pas. Il transpire. L’air frais le nargue. Il se cramponne. Vivre en symbiose avec la machine, suivre en douceur sa trajectoire, se pencher un soupçon, ni trop ni trop peu, juste ce qu’il faut, lui impose un effort considérable, requiert une volonté d’acier.

Peu à peu, une magie s’opère. J’ai gagné.

Ensemble nous avons parcouru de magnifiques contrées.

Au printemps de cette année, la pandémie a eu raison de mon pilote, mon amour.

Il s’est battu. Il a perdu.

Pour moi, un autre combat commence.

Paul (et Léon)

Geneviève PROTIN

 

Je vais gagner,

Je dois gagner.

Retraitée, une nouvelle vie,

Je vais retourner à l’école, apprendre, apprendre à nouveau.

Un centre de formation perdu au milieu de nulle part,

Impressionnant le nombre de participants.

Départ pour une course d’orientation,

Un diplôme à l’arrivée encore faut-il « arriver ».

Je vais gagner

Je suis seule, c’est l’hiver, il pleut, il neige,

Que d’eau, que d’eau,

Je m’enfonce dans la boue noire et glissante,

Je suis perdue, plus de chemin, une falaise, je suis tétanisée.

Et la boussole ? Elle a perdu le nord et même le sud.

Mais que fais-je là ?

Je vais gagner

Courage, énergie, petits mollets, jambes musclées,

Où êtes-vous ? Je vous ai perdus.

Nous sommes là, avec toi,

Je m’accroche, j’accélère, j’ai des ailes, il ne pleut plus.

Au loin dans le brouillard, une silhouette,

Des bravos, je suis arrivée !

Et j’ai gagné

Où sont les autres ? Loin devant ou à la traine ?

Peu importe, j’ai gagné !

Denise

 

JE VAIS GAGNER.

Dans les gradins, mon entraineur me crie qu’il ne reste que quelques secondes. Une éternité quoi !

Mon cœur n’a jamais battu aussi vite ! J’ai gagné le premier round, mais mon corps tout entier, épuisé et endolori, ne répond presque plus. L’appréhension de perdre celui-ci prend de plus en plus de place alors que je sais qu’il me faut au moins une égalité sur le 2ème pour remporter le combat.

Un nuage gris embrumant mes pensées oscille tantôt vers le noir et la tentation d’abandonner, je suis déjà arrivée jusqu’en finale et que pour une première compétition c’est déjà une victoire, et tantôt vers le blanc avec l’envie de me surpasser, de pouvoir être fière.

Je porte, sur l’écusson de mon Vo Phuc, le symbole du bambou, ce bois rempli d’une dualité parfaite, droiture et souplesse, vide et solidité, finesse et grandeur, il me porte, il me guide, il me soutient tel un tuteur.

Je ne respire presque plus. J’ai tellement de difficulté à reprendre mon souffle que j’ai peine à comprendre comment je peux encore lever la jambe et la frapper en pleine poitrine. Tant que je frappe, tant que j’encaisse, je tiens bon.

Mais chaque arrêt du combat est une petite mort. Je vais abandonner...

A l’automne, les feuilles tombent, les arbres semblent se mourir, la nature paraît perdre vie, mais, un nouveau souffle relance la machine et cette petite mort n’est là que pour une grande renaissance. La nature n’abandonne jamais et le nuage gris passe au blanc et le bois garde précieusement en lui le souvenir de chaque année, de chaque combat, de chaque lutte, pour renouveler son manteau, sa carapace et il devient plus fort de ses expériences passées. Je prends un dernier coup. Je donne un dernier coup.

La cloche sonne. 2ème round terminé. Egalité.

Nymphéa PROTIN ALLAMAND

 

Je vais gagner ! c’est ce que je me suis dit en me réveillant ce matin, tout entortillé dans mes draps.

Nous sommes mercredi c’est l’hiver, et c’est le grand jour. Cet après midi, slalom spécial sur la piste noire « les chamois » de St Pierre de Chartreuse.

Cela fait 3 mois que je m’entraîne, j’ai les genoux en compote à force de taper les piquets, à gauche, et à droite.

J’ai pas le meilleur temps, c’est Perignon qui l’a.

D‘ailleurs ça lui permet de faire le beau devant, Mathilde, Eva et Claire.

J’enrage… Elles n’ont d’yeux que pour lui, moi je suis le second couteau.

Mais cette fois ci, je vais gagner ! Et à moi la gloire, à moi les bisous de Mathilde, d’Eva et de Claire.

Je suis sur la ligne de départ, dossard 54, la neige est humide et blanche, pas le top pour battre Perignon, le coach m’a renseigné, il a le meilleur temps.

Je ferme les yeux, je mentalise mon parcours, je mets à l’unisson, mon corps et mon esprit. Il faut que je fasse moins de deux quarante cinq douze.

Bip...Bip...Bip...Tuu, c’est partiiii !

J’appuie sur les bâtons et me soulève comme un damné, j’engage la premier porte et la deuxième, puis la troisième, les carres répondent, surtout ne pas enfourcher.

Et puis soudain, la peur me prends, si je gagne, je vais être mal à l’aise avec les filles ? je suis un garçon timide, je ne vais pas savoir dire des trucs, pas comme Perignon, lui, il c’est tout faire bien !

Aller remet ton esprit avec ton corps mon garçon, reste dans ta course.

A mi-parcours le coach me cri que je suis devant, mon cœur s’accélère.

Je replonge, Mathilde, Eva, Claire, elles sont toutes différentes, l’une est un garçon manqué, l’autre elle a un timbre de voix à la fois doux et haut perché, et à chaque fois mon cœur défaille, la dernière une coquetterie dans l’œil. Elles ont un charme fou, et j’en suis amoureux…

Au trois quart de la course, j’ai les jambes qui me brûlent.

Le coach, s’époumone et me dit « Putain, relâche toi mon gars, tu es en retard ».

Je réalise quelque chose que j’ignorais, en faite, l’esprit exerce une maîtrise sur le corps, c’est lui qui donne les émotions et le tempo de la vie.

Je relance, au loin l’arrivée, encore une dizaine de porte.

Mon rythme est bon, aller encore une porte...je me jette au sol sur la ligne rouge, ma bouche en feu sur le froid de la glace, ma respiration difficile.

J’entends le speaker, donner mon temps : deux quarante…quatre et trente centièmes. Je suis devant Perignon, et vous savait quoi ? Je me sens prêt à accepter de recevoir de la part des filles, les sourires, les yeux qui pétillent, les mains qui me serrent, les bras qui m’enlacent.

Et sur le stade d’arrivée, au final l’esprit et le corps ne font qu’un et cela ne m’effraie plus.

Richard Velasquez

 

La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie (titre emprunté à Alain Souchon, sans lui avoir demandé d’autorisation préalable !)

Je vais gagner,

Je ne peux plus perdre, oh, Mère-mer !

Dans le profond de ta nuit, mon corps est plus fort que mille vies.

Il me le dit. Il me le crie : T E N I R… T E N I R…

L’écume se fond dans la vague, elle me pénètre de toutes parts, loin d’être

Coupante comme la dague, elle est mon drap, elle est mon lit.

L’écume m’enveloppe dans le froid de l’hiver. Elle ne sera pas mon linceul.

Mon cœur fatigue mais ne rompt pas, je suis l’homme-homme et la femme-femme.

Mon cœur fatigue mais ne rompt pas, je suis le fruit de l’humanité entière.

Je vais gagner. Mère-mer n’as-tu pas déjà pris mille vies ?Que peut t’apporter l’enfant des hauts plateaux et des terres de sable que je suis ?

Toi, Compagnon du monde, tu es là pour moi !

Tu es tout près, je te vois, je te sens et mon corps n’a plus peur,

Il tutoie les vagues, il respire les eaux.

Toi, tu es là, tout près, Compagnon du monde !

Et mes bras deviennent voiles, et mes jambes deviennent palmes.

Ma tête devient la proue du navire triomphant de la vie,

Je vais gagner.

La rive est là où est ton bateau, belle machine qui sauve les vies infortunées.

Oh ! Compagnon du monde ! Tu es là, prêt à me porter dans tes bras accueillants, plus solides que l’acier.

Mère-mer, tu ne me prendras pas !

Ton sel sera mon miel, ma vie ne sera pas ton prix.

J’irai ainsi jusqu’au bout du voyage.

Kheïra Mallion

 

Je vais gagner. Tu ne peux pas m’avoir, je connais tes coups, je te devance. Tu pars à droite, tu es trop court. Oui, beau point. Applaudissement. Merci public. Toute ma vie j’ai rêvé d’être ici, toute ma vie j’ai rêvé de taper la balle sur ce terrain. Ce saladier d’argent brille au fond de moi. Je me souviens de ce poster accroché sur le mur de ma chambre qui ravivait ma motivation et ma détermination, de ces heures de course à pieds sur cette terre ocre aux mille poussières, chevilles lestées, du soleil levant au soleil couchant, de ces minutes infinies devant ce mur délabré et lasse de recevoir des coups. Apprivoiser cette balle jaune était mon défi. Le temps n’avait plus d’emprise sur le hors-jeu. La répétition des mouvements aurait pu me lasser mais au contraire à renforcer mes sensations et mon envie de fusionner avec la raquette, fidèle à toute épreuve. Mon entourage fut essentiel dans cette ascension, je le sais. Grâce à eux, je suis arrivé au sommet. Les lignes blanches délimitent mon rêve et le filet l’attrape. Retour au présent, c’est mon moment. Changement de côté, boire, boire toujours plus. Les crampes arrivent. Allez, deux coups gagnants et la victoire est à moi. J’aime ce calme, le suspense à son comble. Une respiration, deux respirations, concentration et … Ace ! Oui ! Mon poing se lève ! Un point de la victoire, un petit point. Adrénaline. Mon sang fait du rafting dans mes artères. Il se heurte à mes tempes. Trois heures de jeu. Je suis trempé. Mon corps dégouline de sueur et d’efforts. Concentre-toi. Respire. Vide ton esprit. Noir complet. J’ouvre les yeux, je sers, filet. Souffle court. Je respire. J’engage. Droite, gauche, droite, gauche, il faut que je le surprenne. C’est décidé je monte et j’attaque. Je t’ai déstabilisé. Faute… Oui !!! Je crie, je m’effondre. Trop. Trop d’émotions, je relâche, je pleure, toute ma vie… Je souris.

Elisabeth RAVEZ

 

« Je vais gagner »disait mon père, « je vais gagner »surenchérissait ma mère, « je vais gagner » concluait mon frère, avant que je devienne assez grande pour babiller « ...ze...bais…ga..né ».

Ils avaient tous les 3 compris rapidement que j’allais leur faire de l’ombre à la façon que j’avais d’articuler le slogan familial, puis de saluer leurs applaudissements en levant les bras bien haut.

Le slogan hérité de mon arrière grand-mère était partout, affiché aussi bien en tableau que sur nos tasses dans la maison devenu nôtre au décès de ma grand-mère. Certes les supports évoluaient au gré des vaisselles, des disputes de mes parents, des crises de jalousie de mon frère, mais ils étaient systématiquement remplacés pour ne pas déshonorer la famille. Et sa couleur restait la même sous peine de sacrilège : un vert printemps libérant sur un fond noir quelques escargots jaunes.

Il était omniprésent pour nous rappeler les bienfaits de la lenteur et la règle pour gagner le concours cette fois ci inventé par ma grand-mère un jour gris, un jour d’ennui.

Il s’agissait de ramasser quelques escargots jaunes bien évidemment,couleur représentant

le courage puis de tracer 2 lignes sur le sol pour enfin les déposer délicatement sur la ligne

que vous choisissiez pour leur départ. Puis vous preniez place sur la même ligne qu’eux.

Il y eut quelques variantes avec le temps pour augmenter la difficulté du concours, comme de choisir un sol caillouteux pour ralentir les escargots, mais l’objectif restait le même : celui ou

celle ou l’escargot (là plus question de genre) qui arrivait le dernier, sans avoir cessé une seule seconde d’avancer, avait gagné.

A la façon dont j’étais née, ma mère avait déjà compris que j’allais finir sur le podium. Heureusement que sa fierté de m’avoir engendrée avait surpassé les souffrances que je lui avais infligées pendant 3 jours, sinon je ne serai peut être plus là pour vous raconter cette histoire.

Mais revenons à nos escargots car j’entends déjà vos ricanements.

Croyez vous que dans un monde où ne comptent que la vitesse, la force,le rendement,...

il est facile d’organiser un tel concours et de le gagner ? Certes les femmes ont déjà un petit avantage sur les hommes mais ça ne fait pas tout. Déjà il faut de la pluie, puis des escargots,

puis de couleur jaune, puis un terrain adapté, puis…,puis…et surtout...il faut développer des capacités de vitesse dans la lenteur.C’est ainsi que malgré mon don, j’ai dû m’exercer de nombreuses heures pour ne plus écraser d’escargots dans ma course poursuite à l’envers.

Sentir en moi le déroulé de la lenteur qui s’amplifie avec le temps et l’expérience reste encore aujourd’hui une expérience délicieuse. C’est sans doute la clé de ma réussite et de mon

bonheur de vivre. Car comment peut on imaginer prendre du plaisir à gagner le 1er prix

d’un con-cours en torturant son corps !?

Catherine Ernzen

 

Je vais gagner. J’ai le dossard n°5 et c’est un chiffre qui me convient. La piste est de toute

beauté. Un slalom se joue d’abord dans la tête et ensuite sur des skis. J’ai la capacité à montrer

le meilleur de moi-même. J’ai visualisé l’épreuve, mémorisé le tracé, identifié les éventuels

pièges et j’ai répété les enchainements.

Ça va être mon tour dans quelques secondes. Les émotions se bousculent dans ma tête. Je passe

mes bâtons au-delà du portillon et GO. Je dévale la piste, et je prends chaque virage les uns

après les autres. Mon coeur, je le contrôle, et je glisse. Je dirais que je vole. Là un virage difficile

et ici, je me souviens, je dois sauter. Le slalom est court, semé d’embuches. Je tourne et je vire

pour contourner l’obstacle. C’est une danse que j’exécute autour des piquets. Je reprends encore

de l’élan. Voilà ce mur abrupt… je l’ai dans ma tête et je laisse aller mes skis. Je suis au

maximum de ma concentration. Je ne sens pas mes muscles, les fléchisseurs des genoux sont

super entrainés. Tout va bien. Mon corps assure avec élégance et souplesse. Attention dit mon

cerveau. Bientôt les bosses. Alors j’enchaîne avec grâce. Ces bosses, je les frôle et mes skis

crissent sur la neige un peu dure. Je me fais plaisir. Je ne souffre pas, mes articulations sont

souples. Je suis dans une forme parfaite. Je sens mes cuisses qui se durcissent. Je cours avec

mon coeur. Je vais gagner. Ça va se jouer à quelques dixièmes de secondes.

Je suis arrivé. Les carres de mes skis font jaillir un nuage de neige fraîche. On annonce mon

temps. C’est pas mal me dit mon entraineur. Mais on doit attendre. C’est une attente

interminable et j’en profite pour réguler mon rythme cardiaque. Enfin les résultats… J’ai fait le

meilleur temps.

C’est le plaisir qui m’a fait gagner !

Violette Chabi

 

Je vais gagner. Ma garde est forte, ma main gauche sur son col de kimono, la droite au poignée, je contrôle Issa, bloque tous ses mouvements. Il a du mal à garder ses mains sur moi. Le bon moment et j’attaque. Bientôt. 

- WASARI, cri l’arbitre. 

J’aurai perdu l’équilibre. En une fraction de seconde Issa aurait posé sa main sur mon col, se serait retrouvé dos à moi et fauché ma jambe gauche. Je n’aurai eu le temps que de pivoter légèrement pour ne pas perdre le combat. 

- MATE 

J’avais l’ascendant, je dominais. acculé Issa a agit, surement par peur de perdre le combat, par courage de prendre le risque de perdre. il est fait de l’étoffe des grands maîtres judoka. L’audace est un talent qui ne s’achète pas, même au prix de la sueur, la capacité de retourner une situation défavorable en victoire mentale et physique sur l’adversaire. Je me relève admiratif et affaibli, mon corps n’est que douleur. Le public scande mon nom, ils sont venus rien que pour me voir gagner. Je ne peux pas les décevoir.

L’arbitre tend ses bras et rapproche ses mains désignant le centre du tatami pour que je m’approche d’Issa et reprendre le combat.

Issa m’attend, concentré et confiant. Nos regards ne se lâchent pas, pas de haine, pas de colère, ni de fierté, ni de joie, juste le combat.

- AJIME

Nous nous tournons autour, cherchant à attraper la meilleure garde possible, l’ascendant sur l’autre. Tout mon corps me fait mal. Je ne combat plus Issa, je combat mon propre corps qui me hurle d’arrêter. Je ne l’écoute pas. J’ai appris à ne plus l’écouter depuis longtemps. Issa vient de connaitre son printemps, je vais lui montrer l’été. Sa main droite sur mon poignée, je l’arrache. Je balaie sa jambe droite, il esquive. Mon esprit se vide, je ne ressens plus la douleur. Sa main gauche haut sur mon kimono, ma main gauche sur son col. Je le secoue, il me pousse. ressentir tout le corps de l’adversaire, connaitre le mouvement de ses bras et de ses jambes par la simple sensation du mouvement de ses épaules. Il tente une attaque, une feinte, j’esquive. Je le plie, balaie sa jambe, il esquive et se relève. Il croise sa garde, je perds le contrôle. Ne pas combattre l’adversaire, mais l’accompagner. Son corps est le prolongement du mien. Plus un son, plus un cri, plus un encouragement, une bulle se forme autour de nous. J’attrape son kimono au torse. Mon corps est souple. Il se tend, se prépare à l’attaque. Il me secoue de son bras gauche, attrape mon coude droit et me pousse. 

- IPPON.

J’aurai pivoté dos à Issa et glissé entre ses jambes. Puis je l’aurai enroulé sur mon dos, basculé en avant, le projetant sur le dos, marquant le tatami d’un son que le public aime entendre. 

- SOREMADE.

Les acclamations du public me ramène à la réalité, au présent, à mon corps endolori. Mon corps s’est exprimé seul, sentant l’occasion mille fois répétées, par un réflexe primitif, plus vif que la pensée, ne laissant pas le temps à l’adversaire de comprendre ce qu’il se passe. ni courage, ni audace, ni peur, ni douleur, juste l’instant à saisir.

François Levillon

 

Un pari fou

Je vais gagner tu verras, lui dis-je. Je venais de faire le pari le plus fou qui soit avec mon meilleur ami. En me soufflant, face à la falaise, « on parie que tu es cap de grimper ? », il me poussait dans mes retranchements. C’est aussi ça un ami. J’avais le vertige et il le savait. Son ton était doux mais ferme, j’ai senti que c’était LE défi que je devais relever, non pas par orgueil, mais par nécessité. Le temps était venu de faire mes preuves. « Tu me donnes
6 mois ? » « OK mais pas un jour de plus » me répondit-t-il.
Maintenant que le pari était lancé, pas question de reculer. Comment allai-je procéder ? Tout simplement bien sûr. Il suffisait que je m’entraîne. D’abord trouver le prof ad’hoc. Pas une mince affaire, mais je l’ai trouvé et mes maigres économies y sont passées. L’entraînement a débuté. Doucement, jour après jour, j’ai commencé à prendre un peu d’assurance. Première prise, ne pas glisser, grimper à un mètre, un mètre cinquante, surtout ne pas regarder en bas. C’était terrible, mon cœur battait à tout rompre. Parfois le noir brouillait ma vue, la terre semblait être au fond d’un puits….. Et pourtant petit à petit je progressais. J’ai eu parfois envie d’abandonner, bien sûr, mais chaque petite avancée m’encourageait à ne pas décrocher, c’est le cas de le dire. Mon entraînement fut régulier, dense, pragmatique. Finalement, je réussis à grimper tout en haut du mur d’entraînement au bout d’un mois. Puis d’escalades en escalades, de difficultés progressives, nous finîmes par la grimper cette falaise. Lorsque nous descendîmes, mon prof me félicita pour mon courage, ma volonté et mon endurance et me dit que j’étais prêt. Je me suis senti tout d’un coup différent, plus serein, plus assuré. Je ressentais aussi comme une sorte de délivrance. Le 21 mars, je m’en souviens encore, en ce premier jour de printemps, nous étions au pied de la falaise avec mon ami et nous avons grimpé, tous les deux. Il adorait la montagne et je l’ai toujours soupçonné de m’avoir titillé pour qu’enfin il me fasse partager sa passion. Depuis ce pari fou, mes peurs sont tombées une à une et je me suis enfin trouvé. Merci mon ami !

Marie France

 

Je vais gagner. Comment le doute avait-il pu s’emparer ainsi de moi ? Je vais gagner. Il faut à présent que je me le répète, sans arrêt, jusqu’à gagner. Je sens déjà des idées sombres m’engloutir, celle de la peur, celle de l’abandon, de la lâcheté. Une sensation désagréable me gagne par les pieds d’abord, puis les jambes, le bas du dos… je me sens aussi seul qu’au milieu d’un océan vide, et profond. Mes membres ne me portent plus, mon corps ne me tient plus. Mes gestes deviennent mécaniques, un pied devant l’autre, de plus en plus vite, le souffle saccadé. Je jette un coup d’œil rapide derrière, mais mon adversaire se joue de moi. Je n’abandonnerai rien. La force de toute une équipe, c’est exactement ça qui nous porte vers le haut. À ma droite, deux camarades en soutien. À l’aile gauche, deux piliers qui ne laisseront rien passer. Nous allons gagner. J’ai entre mes mains l’audace de notre club, j’ai entre mes mains le trophée de cette saison. La ligne blanche se rapproche et ma vue se trouble, la ligne blanche se rapproche et les clameurs grandissent. Pourtant, je n’entends rien d’autre que mon cœur gronder. J’ai chaud. J’ai peur. Le titre n’est plus très loin de nous. L’automne prend fin, le froid s’installe et la fierté ne nous échappera pas. Si je marque cet essai, nous serons officiellement « Premiers ». La gloire sera commune, la victoire, elle, exceptionnelle. Si je gagne la ligne blanche, nous gagnons. Ce n’est plus qu’une question de secondes, pendant lesquelles mes yeux se ferment, pendant lesquelles j’inspire, et savoure cette sensation, lorsque tout mon corps s’écrase sur le ballon et que j’entends l’arbitre siffler...

Anaïs Domingo

 

B S M S

Si le courage était un élément : ce seraient : l’eau, l’air, le feu (la sueur, la respiration, la brûlure des poumons). Sinon c’est l’orgueil, la rage, le pied de nez et la maîtrise de soi. La peur serait grise, l’audace serait le printemps, incertain mais parfois radieux. L’effort physique tout à la fois douleur, constance, ténacité, combat contre soi.

1961, je suis déguisé en bidasse. Epreuve du Brevet Sportif Militaire). A : normal = 2 jours de perm, S : supérieur = 6 jours de perm. Ces 6 jours je les veux, je les passerais avec ma copine (et loin de la promiscuité militaire). Je vais gagner ma place !! Je la veux !

10 kg dans le sac à dos, plus fusil, plus casque lourd, 10 km de marche sur un chemin de montagne, en moins de 1h 30. Mi course, mi marche rapide. Je sue, j’ai les poumons en feu, les jambes vont bien jusqu’à 8 km, ensuite ça devient douloureux, je m’accroche, je franchis les derniers mètres à bout de souffle. 1h 28.

Lancer de grenades : 8 grenades maxi pour atteindre les zones 15, 20, 25, 30 m. Je suis serein, il ne m’a jamais fallu plus de six grenades lors des exercices. Là, pour cette épreuve que je veux réussir, il me faut 5 grenades pour la zone 15 m ! La rage m’envahit, puis je me mets dans l’esprit que c’est un entraînement, je reprends mon calme. Les 3 dernières grenades, lancers réussis. Je reste en course pour les 6 jours de perm.

Parcours du combattant (version courte) Même raccourci le parcours du combattant est épuisant, il requiert souplesse, agilité, adresse, vitesse et force sur un temps très court. Temps maxi 2 mn 15. Aller vite sans s’épuiser la première minute. 2 mn 12 ! J’ai passé l’arrivée en me jetant sur la ligne et je reste couché sur le circuit, incapable de retrouver mon souffle. Je suis comme une serpillère mouillée ! J’ai la pensée amère de penser que, si au combat pour de vrai j’arrivais dans cet état, je ne survivrais pas longtemps.

Dernière épreuve, le tir, mon point fort. Habituellement pratiqué avec un fusil de guerre, cible à 200 m. Quand nous arrivons sur le pas de tir, cibles à 50 m et carabine 22 LR ! C’est du tir de fête foraine ! Quand on reçoit une nouvelle arme, il faut éprouver sa pré-cision. Pour ça, tirer trois balles, aller voir la cible de près, trouver le point moyen des trois balles, mesurer l’écart par rapport au centre de la cible et l’on a les corrections à faire sur la visée. Mais, soit mauvaise foi de l’armée, soit mauvaise organisation, aujourd’hui nous tirerons avec l’arme telle qu’elle a été réglée par un utilisateur précédent. Ce n’est plus de l’adresse, mais une loterie. Moi qui enrage de passer 28 mois de ma jeunesse à faire le pitre pour 17 c de franc par jour, j’ai comme des envies de meurtre. Je me calme et j’ai la chance que la carabine soit bien réglée. 45 sur 50, c’est juste ce qu’il faut.

Le surlendemain le lieutenant, chef de la formation, accompagné du capitaine, chef du camp, vient annoncer les résultats à tous les appelés. Nous sommes 150. Brève allocution pour dire sa déception au vu des résultats. Seuls 6 Elèves Officiers de Réserve ont réussi le BSM Supérieur. Les 5 premiers sont nommés et petite pause, puis “ et quelqu’un que l’on ne s’attendait pas à voir ici !“. Le quelqu’un, c’est moi. Je croise le regard assassin du lieu-tenant et ça me dédommage des efforts faits, en plus des 6 jours de perm et de ma victoi-re sur moi.

Souvenir inoubliable ! J’ai gagné…

André Capitan

 

Je vais gagner. Cette idée traverse d’abord mes muscles, elle envahit mon sang, charriée par

le flot oxygéné d’un bout à l’autre de mon corps. Je suis percluse de douleur, de tension ; pourtant

ma volonté a la solidité de l’acier. J’aperçois dans les yeux de la bête le reflet de mon propre regard,

froid et dur, comme un éclair dans un ciel orageux. Le prédateur ploie l’échine, son dos s’arrondit, la

fourrure de son menton trace des sillons dans la neige.

Nous nous faisons face au sommet de la colline. Les rigueurs de l’hiver arrachent des

gémissements à la forêt. L’écorce craque sous l’effet du gel et du vent combinés, et j’ai chaud. Je

brûle du désir de vaincre, et des gouttelettes de sueur dégoulinent le long de mes cils. Elles forment

une croûte gelée qui alourdit mes paupières. Je ne devrais pas être là. L’épreuve permet aux garçons

de devenir des hommes. Mon père me tuerait s’il me savait ici ; je l’imagine fulminant déjà en

attendant mon retour ! Quant à maman, si elle savait ce que peut accomplir une femme lorsqu’elle

rejette le carcan de servilité docile imposé par le clan ! Je serai digne des sagas, ou ne serai pas ! J’ai

coupé mes cheveux, enfilé une tenue d’apprenti, et rejoint les garçons auprès du chef. Un couteau,

c’est tout ce qu’il nous a donné pour nous défendre et affronter les prédateurs de la forêt. Le mien est

planté dans la neige entre la bête et moi ; je dois ramener sa fourrure pour prouver ma valeur. Je

serai la première femme du clan à mériter ma place dans une expédition viking !

L’oeil du prédateur me renvoie de multiples reflets auréolés du rose étrange et maléfique de

la lune. Elle brille à travers le rideau des vents de tempête comme un spectre issu des mondes

inférieurs. J’ai peur. Et cette peur me pousse vers la victoire : un bond rapide, une main leste,

j’attraperai le couteau et prendrai définitivement le dessus ! Il me suffira d’une seconde.

Théo Beaumann

 

Je vais gagner. Je ne peux pas échouer. Pas maintenant, pas si près du but…

Le champ des possibles n’a pas lieu d’être ici : il n’y a nulle autre alternative que la victoire. Et pourtant, cette victoire me semble lointaine, si lointaine... Le triomphe prend peu à peu des nuances grisâtres, tandis que je croule sous les coups qui pleuvent au-dessus de moi. Chaque fragment de mon épiderme est strié d’ecchymoses, mais mon enveloppe charnelle m’importe peu. C’est mon orgueil qui est blessé à présent. Eh quoi ! Bien sûr que je souffre, je suis humain, après tout. J’effleurais des lèvres le succès, mais il vient de s’évaporer entre mes doigts. Il me faut me faire une raison : j’ai failli. J’ai perdu et je ne peux rien y faire.

Mais plus surprenant encore, c’est la première fois que je doute. Que je me remets en question. Non pas que fusse d’un naturel prétentieux ou narcissique, mais c’est ainsi qu’on procède dans le milieu. Ne penser à rien, net, précis et efficace. Une véritable machine… Non, je ne devrai pas employer ce terme. Dire que j’agis machinalement serait une analyse bien erronée. Mon esprit se vide, mes pensées sont retenues par un entrelacs d’émotions qui les engouffrent et les noient. Comme si mon cerveau était figé, paralysé. Les sentiments deviennent maîtres ; la hargne et l’ascèse prennent le contrôle de mon corps, de mon âme. Elles déferlent et embrasent ma carcasse, soumise à leurs mercis, avant de prendre possession de mon être.

Et c’est grâce à cette rage qui m’habite ce Printemps là que, sur le ring, je parviens à me relever. A cet instant, je suis imperturbable. Chaque parcelle de mon corps est concentrée sur un seul but : l’adversaire. Percer sa garde, frapper là où il faut au bon moment, esquiver ses coups et les lui rendre. Je ne suis plus un homme, ni une machine. Je suis un feu qui consume tout ce qu’il touche.

Salomé

 

Je vais gagner sur mes peurs. C’est la seule performance que j’ai, chaque jour, à conquérir.

Lorsque j’étais enfant, mon père autoritaire, le médecin et les kinés, durement, m’apprenaient, jour après jour, à pousser jusqu’à ses limites ce corps endommagé, à endurer fatigue extrême pour gagner ce manque de force des jambes et du dos, à atteindre, par des larmes arrachées, la victoire de la verticalité. Toujours, la verticalité m’émeut. Celle des êtres, particulièrement celle, vertigineuse, des danseurs, celle d’un bébé chancelant faisant ses premiers pas, celle des arbres, toujours debout face aux rafales du vent, celle du printemps où après un hiver long et rude ou des pluies diluviennes les brins d’herbe cachés ont la force de se redresser, de pointer leur nez vers le ciel, de naître à nouveau, naître, renaître, sans fin, obstination de la vie, magnifique leçon de courage et d’espoir !

Je vais gagner sur ma peur d’être dépassée par mon incapacité physique qui souvent m’oblige à me restreindre. Quand je me fixais jadis un effort, c’est comme si j’affrontais par un travail incessant une montagne plus haute que l’Everest, une gigantesque falaise, ocre roc brut dressé dans le ciel. Aujourd’hui, je me lance sans cesse des défis mais mesurés, pensés, choisis, je ne suis plus comme avant dans l’effort constant d’une performance ou d’un combat. Je prends le temps de regarder mes peurs, d’accepter leurs ombres sombres pour glisser dans mon cœur et mon corps, un rayon de lumière. Je m’efforce sans heurt d’adapter mes désirs à ce que je peux faire, de trouver un juste équilibre entre volonté tenace et respect de mes faiblesses. Je tente de border de rose ma volonté farouche et d’adoucir mes peurs d’un souffle rappelant la douceur de l’aube. La vie, chaque jour, nous pousse à nous surpasser. Gagner, pour moi, c’est ne plus avoir peur de mes peurs. C’est me réconcilier avec ce corps vieillissant, c’est entretenir cette force sacrée qui me permet de sauter par-dessus les ruisseaux de mes peurs tout en teintant cette audace de patience et de tendresse, envers moi-même et envers les autres. J’essaie . Sans autre but que de vivre, à fond, la vie !

Christiane Manin

 

Gagner ou mourir

« Je vais gagner...ou peut-être mourir ! Pendant un court instant j’imagine un entrefilet dans le journal local :

« Imprudence fatale : lundi dernier une femme de soixante dix printemps a dû être secourue dans le cirque de Navacelle ! Malgré son âge cette personne , en randonnée dans notre région avec trois autres septuagénaires , parcourait, tête nue et sans eau, le sentier en direction de Navacelle. Vous vous souvenez tous de la chaleur caniculaire de ces derniers jours . Malgré l’intervention rapide des sapeurs pompiers la promeneuse (il faut bien le dire : qui n’était plus de première jeunesse ) a sucombé ,manifestement suite à une insolation ! »

Quel con ce journaliste ! De l’imaginer me donne un regain d’énergie ! Depuis un moment déjà j’ai devancé mes compagnes car, phénomène très curieux, plus je suis épuisée plus je marche vite...Comme si, mon temps de survie se raccourcissant proportionnellement aux forces restantes, il me fallait mettre les bouchées doubles...Je meurs de soif....Ma gourde désespéremment vide depuis deux bonnes heures...Faisant fi des conseils reçus je n’ai pas voulu trop me charger et voilà...

Pas un arbre à l’horizon ! Pas un coin d’ombre ! De la caillasse,rien que de le caillasse et ce feu du ciel qui me brûle le crâne, les épaules, les avants-bras ! L’impression d’être dans un four actionné par quelque diable cornu et sadique me regardant avancer en riant...la coulée de sueur entre mes omoplates s’évapore avant d’humecter mon tishirt.je ne sens même plus mes pieds et , c’est drôle, la douleur au genou du début de journée s’est envolée.Ma langue colle au palais ,ma bouche est pleine de gravillons.Plus qu’une seule pensée : Boire ! Boire ! Boire !...Le souffle court, la tête bourdonnante j’avance comme une automate, sans rien voir(« au dehors » aurait dit Victor Hugo !).Oui il aurait dit « sans rien voir au dehors »alors qu’il se rendait sur la tombe de sa fille...

Mais qu’est-ce que je raconte ? Serais-je déjà en train de délirer ?...

Une fontaine ! Sûrement que sur la place de Navacelles il y aura une fontaine.... »

Christiane Willigens

 

Je vais gagner, la ligne d’arrivée est enfin en vue. Sans arrêter d’avancer, je me retourne : mon adversaire arrive à grandes enjambées. Pourrait-il gagner la course ? Je préfère ne pas me poser la question et redoubler d’effort. Ce n’est pas le moment de douter aussi près du but. Il me reste 55 pas avant l’arrivée. Enfin, je n’en sais rien. J’ai choisi ce nombre un peu au hasard, compter les pas m’aide à me concentrer sur la fin de la course. 45, 44. Disons plus ou moins au hasard. C’est mon âge aujourd’hui et le double de l’âge de mon adversaire. 38,37. Sans sa provocation stupide sur nos différences d’âge et de condition physique, je n’aurais jamais accepté ce défi. Mon adversaire est svelte, il bondit lorsqu’il avance tandis qu’avec mon poids, je me traîne péniblement. Heureusement qu’il y a peu de spectateurs. 30,29. Même si personne n’y croyait –même pas moi- je me suis élancé sans hésiter dans cette course. Le printemps a l’audace de faire renaître la vie chaque année et moi j’allais me défiler devant une simple course ? 18. Je me retourne encore une fois, je le vois faire des efforts désespérés mais il est trop loin ! 16 Ne plus regarder en arrière. 13. Faire attention aux pierres sur le chemin 11. Ce n’est pas le moment de chuter, ce serait trop bête. 10, 9, 8 Je me retourne une dernière fois et je vois la ligne d’arrivée derrière moi. Concentré sur mon nombre de pas, j’ai gagné sans m’en rendre compte. Rien ne sert de courir, il faut partir à point.

Laura

 

« Je vais gagner ! » Trois mots qui me martèlent le crâne à chaque battement de tempe. Je sens comme des coups de sang me monter au cerveau à chaque foulée sur le bitume.

Je viens de parcourir une trentaine de kilomètres et il me reste tout juste une dizaine pour parvenir à la ligne d’arrivée. Je ne suis pas encore à la tête du peloton mais je compte parmi les premiers. Ce n’est pas le moment de faiblir. Mon vieux, il faut tenir bon, accélère, mets la gomme !

Ali, n’écoute pas ton corps.

Mes pieds sont en feu. Dire que je n’ai pas voulu me chausser pour me sentir plus libre comme quand j’étais petit et que je marchais l’été pieds nus dans les rues du bled. Cette brûlure embrase tout mon corps.

Ali, n’écoute pas ton corps.

Je suis une torche vivante et sa combustion est énergisante. Je flotte. J’ai l’impression de ne plus avoir de bras, de mains. Ils semblent agir mécaniquement en dehors de ma volonté. L’image des hommes tambourinant sur leurs tam tams s’impose et m’accompagne : ils me donnent le tempo. Tam, je vais gagner. Tam, je vais gagner. Tam tam tam. Je dépasse le groupe d’une petite foulée. Ce n’est pas assez car je sens le souffle du coureur derrière moi. Ne pas tourner la tête, ignorer les autres, les kilomètres. Foncer devant tête baissée comme le bélier qui charge. Ma vue se trouble, devant moi un écran noir.

Soudain on me saisit par la taille, quelqu’un me porte sur ses épaules, des flashs lumineux me réveillent. Les cris, les youyous fusent. Victoire, j’ai gagné ce marathon !

Elvire Bosch

 

If you try the best you can. The best you can is good enough*

Je vais gagner. Tant d’années à subir encore et toujours, le temps était venu de changer la donne. Mon sang bat à mes tempes, mes pieds semblent à peine toucher le sol, portés par une brise invisible. Nico venait de se faire toper par la police, pour rien. Moi je détalais. Le père me l’avait promis « Une fois de plus et c’est la rue qui t’attends. Pas la peine de revenir ! » Petit à petit je gagne du terrain sur le seul adversaire qui me devance encore. Je ne peux pas échouer maintenant. Il en va de ma vie, il en va de La vie. Une vague noire menace de m’envahir, de me faire lâcher. Un point de côté s’annonce. Non, pitié ! Pas au moment où je vais prendre ma revanche. Deux policiers me coursaient. Allez ! me dis-je, un petit effort, ils vont bien se lasser. Laissez-moi terminer paisiblement le printemps de ma fougueuse jeunesse. Ma course effrénée évitait les voitures de la rue, les arbres du square, les centaines de marches de l’immeuble. Maudit flics, ils étaient tenaces. Mon esprit s’évade alors, échappe au monde, au temps, aux contraintes physiques, et c’est avec un second souffle que mes jambes se relancent à l’assaut de cette première place. Une fois les escaliers gravis je me retrouvais en haut de la tour B2 des Lilas… Piégé comme un rat, je cherchais une échappatoire. Un saut de 4 mètres me séparait de la tour voisine. Allez Mateo ! vas-y mon gars, c’est ça ou la rue ! Ça ou la fin de tout ! Les yeux humides, la clameur de la foule me porte à bout de bras, c’est dans les dix derniers mètres que je dépasse le coureur jamaïcain. L’horizon est lumineux, mon corps incandescent, rien ne m’arrêtera cette fois-ci. A la régulière, sans coup ni violence, la victoire. Celle du corps, du coeur et de l’âme. J’hésitais face au gouffre immense. Les agents déboulèrent sur le toit me hurlant de me mettre à terre. Allez Mat, c’est juste un saut, c’est maintenant. Mais le corps se livra à la raison et moi à la police. Ce fut la rue, les foyers, Gros Henry, l’éducateur sportif, main sur le coeur. Ce fut moi et la course, moi et ce 400 mètres de tous les possibles, ma porte de sortie… celle vers le haut.

Matthieu H.

*[Optimistic-Radiohead]

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MANCEAU Edouard

Depuis toujours, Édouard Manceau aime par-dessus tout raconter et illustrer (...)

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Journaliste, écrivain et essayiste, Judith Perrignon nous offre le plaisir (...)

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Vincent Villeminot a d’abord été journaliste reporter diplômé de Sciences Po (...)

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