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Les textes de l’Invitation à écrire / Mercredis de l’écriture n°8

Ils ont peur déjà, le désordre vient si vite. D’abord ils nous rassurent et puis s’empressent. Les mensonges s’écoulent naturellement, bien préparés. Tout est prévu, nous sommes prêts. Et puis fusent les informations contraires, les discours étrangers. Alors la peur déborde comme d’un océan mourant les eaux tempétueuses, elle rejaillit sur leur visage, les yeux s’enfuient, et cela éclabousse à travers l’écran des télévisions. Bientôt tout le monde a peur. Le mensonge et la trahison des idées poursuivent leur chemin, et de rapides décisions prises à la légère mettent en péril le délicat équilibre des libertés. On s’insurge et on prie, on se cache, on obéit. On sort la nuit pour crier à la bombe des slogans de révolution sur des murs aveugles. Les luttes ne sont pas abandonnées, elles sont sublimées dans la crise, et soudain ceux qui fermaient les yeux ouvrent les oreilles, écoutent les voix qui s’élèvent. Le désordre vient si vite, pourtant cela n’est pas nouveau : la peur ne fait que commencer, il est bientôt trop tard pour entendre mourir notre monde. Rogner les espaces, conquérir les cieux, nourrir pour dévorer, arracher à la mer ce que nous envions, tuer, tuer, tuer ce qui nous entoure. Nous avons oublié l’existence de la peur, douleur de l’esprit, qui ne doit pas nous assommer mais nous alarmer ! Que d’autres souffrent déjà, que ce qu’ils connaissent nous le connaîtrons, que le confort de nos maisons ne nous protégera pas ! Nous avons peur déjà, il n’est que temps d’ouvrir nos fenêtres et d’entendre le chant des oiseaux ; d’ouvrir nos portes et d’accueillir celles et ceux qui cherchent un toit ; de nettoyer le ciel pour enfin retrouver les phares lumineux de la Voie Lactée, d’espérer qu’ils nous guident vers de radieux avenirs où le Soleil saura percer les noirceurs déversées sur la Terre. Cultivons le désordre puisqu’il est ici, anarchie de la Vie dont nous ne sommes qu’une expression, suprême diversité à laquelle nous appartenons !

Théo Beaumann

Ils ont peur déjà, le désordre vient si vite..., la Terre tourne toujours à la Galilée, tout changement est un danger, il nous a fallu des siècles pour intégrer ce 1% ; pour ne rien perdre, comme d’habitude, il faudra faire réclamer beaucoup. Après, nous verrons bien.

Dans son chalet, l’homme lit la newsletter électronique de « l’oracle d’Omaha », Nebraska. Qui connaît le Nebraska ? Ici, l’office religieux hebdomadaire apporte moins de cohésion, l’aura du maire a faibli, les gendarmes ont trop d’affaires, en éclaircissent moins, un don à intervalle régulier protège moins des critiques, quelque brouhaha anime l’espace public, en défense préventive, stratégie et discrétion sont de mise.

Beaucoup est à l’abri là-bas dans ce pays visible par la fenêtre, « Il faut se faire pardonner d’avoir plus… » disait l’aïeule. Un lien affectif fort nous lie aux villageois, à nous le mondain, humanitaire et philanthropie, l’art de vivre au Grand Chalet, centaines d’hectares et tirelire des remontées, tout cela sous le nom d’une société d’ailleurs. A eux, des emplois à forts pourboires, des activités agricoles et artisanales bénéfiques, les fonctions locales, un petit paradis loin de Paris. Père était aimé de tous, une fête cent heures pour cent personnalités, pas de rentabilité ici, seulement recevoir des clients comme des amis, avec un peu d’insouciance pour les faire scintiller, et répéter notre coup de Waterloo de ci de là. Elle avait été sympa cette liesse de 1981, un beau printemps, un Président de culture. Notre patrimoine avait bien prospéré depuis, avec spécialistes en algorithmes et robots répondant même la nuit, des ordres le matin, l’analyse en après-midi. Productif, et à côté le golf pour la condition physique et mentale. Confinement ? 

Eviter le virus au bon air, ... je sais, mais ce problème-là, je n’en ai pas la solution, laissons-les faire. Mon épouse et moi, nous compatirons et aiderons, elle maîtrise bien ma dame patronnesse.

Richard Prothet

Je bossais pour le New York Times, pour j’avais arpenté les avenues de la Grande Pomme avant de courir le monde pour coucher sur du papier des nouvelles d’ailleurs. J’ai suivi des hordes de touristes au pied de la statue de la liberté, j’ai photographié des mariés bringuebalés dans les carrosses de Central Park. J’ai croisé des amoureux pressés sur le toit du l’Empire State Building d’où l’on voit qu’il n’y a pas d’horizon dans cette city. 

Je bossais pour le New York Time lorsque l’attentat a eu lieu. J’ai vu l’avion, j’ai vu la fumée, j’ai entendu les cris. J’ai participé avec mon appareil photo pour garder la mémoire. J’ai aidé aussi. Dans l’église de Saint James J’ai massé des sauveteurs, je les ai accueillis pour leur donner un peu de répit entre deux interventions. Combien d’entre eux ont disparu suite à cet événement, les poumons encombrés de poussière et d’acier ? 

Je bossais pour le New York Times, j’ai couvert les enquêtes sur la pédophile chez les prêtres catholiques dans notre beau pays américain 

Je ne bosses plus pour ce journal, maintenant je suis au Cosmopolitan. Je photographies des gens célèbres, des stars. Je les choisis pour leur charisme car ne veux plus surcharger mon esprit avec des scories de mauvaises nouvelles. J’ai besoin de faire une pause.. Juste besoin d’une pause. 

Rose

Je bossais pour le New York Times. J’ai commencé le jour de mes 16 ans, J’étais à la recherche d’un emploi pour subvenir aux besoins de ma famille mon père malade n’avait aucun salaire et ma mère devait s’occuper de mes trois frères. Je déambulais dans les rues et je frappais à toutes les portes pour demander si une place était vacante. 

En passant devant la devanture du journal, une affichette attira mon regard. il recherchait un coursier. Sans hésiter, j’ai poussé la porte et j’ai vu un homme à qui j’ai exposé ma situation. J’ai dû le convaincre car il m’a embauché sur le champ. Certes le salaire n’était pas mirobolant mais je m’avais pas le choix. Je ne savais pas que j’avais rencontré le directeur. Je l’ai appris par la suite. 

J’ai beaucoup aimé cette période où je rencontrais différentes personnes. Pendant cinq ans j’enfourchais mon vélo et distribuais les journaux dans les boites aux lettres parfois je les remettais en mains propres et j’avais droit à un petit pourboire. J’étais heureux. Quand j’avais terminé ma tournée, j’allais observer les employés, très intéressé par leur savoir faire. J’apprenais beaucoup en les regardant.

Une place de pigiste qui était vacante m’a été proposée. Je n’ai pas hésité une seconde pour me former à ce travail que j’ai adoré. Parfois les sorties me manquaient mais si je voulais progresser il fallait que je persiste. J’étais satisfait de cette ambiance chaleureuse où les hommes et les femmes se côtoyaient sans préjugés.

Les réunions en salle de rédaction étaient fort animées.

Par la suite j’ai repris mes études, fait l’école de journalisme et j’ai quitté le journal pour présenter le journal télévisé à la NBC. J’y ai rencontré mon épouse qui était script. Nous avons eu trois enfants.

Plusieurs années ont passées depuis et je garde de cette période un souvenir agréable et je remercie le directeur qui a fait confiance au jeune garçon insoumis qui n’appliquait pas toujours les consignes.

Maintenant je suis un jeune retraité serein qui profite au maximum de la vie entouré de mon épouse enfants et petits enfants.

Sylvaine

J’ai perdu la vue à Jérusalem mais pas la vie heureusement ! Je désirais et redoutais à la fois ce voyage en Terre sainte où depuis de longues décennies, le conflit israélo-palestinien ne cesse de faire des victimes dans chacun des camps. Cette guerre politico religieuse semble malheureusement ne jamais avoir d’issue malgré les tentatives de paix. J’ai atterri à l’aéroport de Tel Aviv avec une angoisse grandissante qui réveillait de lointains maux d’estomac. Comme tous les nouveaux arrivants, j’ai du subir un contrôle très strict avec fouille des bagages et questions plus ou moins bizarres pour tester mes intentions. J’avais la conscience tranquille,je ne venais pas soutenir la cause palestinienne avec une bombe dans ma valise ! Je voulais juste avoir un aperçu de ce pays sur lequel depuis ma plus tendre enfance, j’avais entendu tant de commentaires. Malgré la peur que cette atmosphère stressante inspirait, j’ai réussi à dominer mes craintes pour me faire conduire en taxi jusqu’à l’hôtel que j’avais réservé. En route, j’ai pu visionner la morphologie globale de ce lieu que je ne connaissais que par photos ou videos interposées ! J’ai passé là-bas une semaine très particulière dont le souvenir le plus marquant fut la visite au fameux Mur des lamentations. Il faisait une chaleur particulièrement étouffante. j’avais très mal dormi. je me suis avancée sur l’esplanade où une foule immense se pressait. J’ai vu les femmes et les hommes se dirigeaient chacun de leur côté. J’ai essayé de m’approcher de ce mur que je voyais de plus en plus lointain, jusqu’à ce qu’il disparaisse totalement de ma vue ! Je ne voyais plus qu’un immense rideau noir qui occultait tout ce qui m’entourait. Cette cécité soudaine n’a heureusement pas duré très longtemps. Au bout de quelques minutes, les occupants de l’esplanade et le mur ont refait apparition ! 

Je n’ai jamais compris pourquoi j’ai perdu la vue à Jérusalem. Enfin disons que j’ai quand même quelques interprétations de ce phénomène étrange mais je le garde pour moi !

Evelyne

ZALEM

J’ai rugi de plaisir quand j’ai vu Zalem sortir son instrument. Je n’en avais jamais vu de pareil. Zalem tient son nom de famille de l’arbre d’où les doigts zélés réussissent à sortir cet instrument fabuleux. Zalem DELARBRE joue du DIDGERIDOO. D comme désir, I comme infini... pour se terminer par O O comme oh oh. Un vrai nom à coucher dehors, ou pas. J’ai rugi de plaisir pendant tout le concert, à en perdre de vue Zalem mais pas son instrument. Je n’avais pas parcouru la moitié de la terre pour rester plantée là à la sortie des artistes après ce concert chaud bouillant. Quand Zalem sortit enfin et enfila de son rythme toujours dynamique une rue puis une autre, je le suivis, encore plongée toute entière dans les délices de son instrument. Plongée un peu trop et refroidie certainement par les 4h 12mns et 35 secondes d’attente car je finis par le perdre de vue puis par perdre la rue où je l’avais perdu de vue. J’ai eu beau ruser, couper par ci couper par là j’ai dû m’en remettre à Jésus pour retrouver la vue de Zalem dans la rue où je l’avais perdu de vue. Jésus devait être aussi fatigué que moi car rien n’y fit. Pour me consoler je me promis d’aller au prochain concert de Zalem, à Jérusalem je crois. N’est ce pas là que Jésus a fait retrouver la vue à un aveugle ? Après tout je ne demande pas un miracle moi.

Merci à Judith Perrignon qui par son incipit « j’ai perdu la vue à Jérusalem » m’a fait découvrir Zalem Delarbre.

Merci à Livres à Vous de ne pas me pénaliser d’avoir pris quelques libertés avec l’incipit.

Merci à Dominique Osmont qui m’a redonné le goût des mots et des libertés citées ci-dessus.

Et enfin un immense merci à Zalem Delarbre de m’avoir prêté le temps de ce récit, son nom et un de ses nombreux instruments (Zalem, je suis maintenant à l’entrée des artistes pour chacun de tes concerts, il y fait plus chaud).

Catherine Ernzen

Ils ont peur déjà, le désordre vient si vite...il suffit d’un grain de sable dans les rouages de la société pour que la pagaille s’annonce. L’anarchie qui fait tant rêver ceux qui ont une existence insipide, n’est finalement pas une utopie ! Il suffit d’un seul événement, dont les répercussions se propageront telles les rides de l’eau lorsqu’un galet y est jeté. Ça peut être n’importe quoi...une mort, une naissance, une guerre ou bien une épidémie... Dans ce bain de folie, rares sont ceux qui parviennent à conserver leur lucidité. Il faut s’accrocher à cette lueur d’humanité et de compassion même dans la plus sombre des nuits.

Face au désarroi suscité par les agitations extérieures, il faut parvenir à trouver son calme intérieur afin d’aider les autres à faire de même. L’idée même de désordre n’existe pas dans un univers où chacun est en paix avec lui-même.

Eden

J’ai perdu la vue à Jérusalem. Cela est aussi simple que ça. Pourquoi m’encombrerais-je de longues phrases creuses quand on peut dire les choses simplement ? Peut m’importe de les balancer crûment.

Donc, Jérusalem. Ce mot sonne faux dans ma bouche. Il roule, esquive mes accents acides et glacés, se faufile et retentit de façon abstraite, comme s’il ne représentait rien. Je voudrais que ce soit le cas. Mais, la vérité est que j’ai beau ignorer les faits, ces neuf lettres écrites noir sur blanc sont l’incarnation même du tournant de ma vie. Un vilain coup du sort, tombé comme un couperet. Peut-être cette cécité est-elle une forme de mesure punitive divine ?

Je suis d’abord resté pantois. Comment pouvait-on, soudainement, perdre un sens essentiel à notre bon fonctionnement ; comme ça, aussi rapidement qu’il était venu ? C’était d’une aberration ! Je vous le concède, ma première impression fût un sentiment de confusion mêlé de crainte. Il me semblait qu’un large voile sombre s’était abattu devant me yeux. Le pire, c’est que ce fût presque doux, sans bruit. Je me sentais comme un petit enfant, terrorisé à l’idée de se retrouver seul dans le noir. J’étais paralysé. Le raisonnement avait déserté les tréfonds de mon être pour n’y laisser qu’un no man’s land nu, vide et offert. C’était l’occasion rêvée pour l’espoir de s’immiscer en moi, de me laisser croire que ce n’était qu’un mauvais rêve. Un entrelacs de traîtres sentiments tentait de s’engouffrer dans l’entrebâillement de mon âme, et je laissais faire.

Pourtant je savais que cette explosion d’optimisme succédant au désespoir n’était pas bon signe. Je me parais d’illusions enfantines, et construisais ainsi autour de moi un monde fait d’or et de lumière. C’était et est encore ma façon de me préserver.

Salomé

« Je bossais pour le New-York Times. » J’avais toujours rêvé de devenir journaliste. Je voulais parcourir le monde, les frontières de ma campagne m’étouffaient. On avait la télé depuis peu et les images du Vietnam me fascinaient. Il y avait des reporters sur place pour nous informer de ces horreurs, je les admirais. Au CDI, je lisais tous les journaux. Je voulais écrire comme Françoise Giroud.

A la maison, oui j’étais une insoumise. Une fratrie de cinq filles ! Je voulais être un garçon, je portais des pantalons et un blouson de cuir. Je voulais être UN grand reporter.

Après des années de piges dans les journaux locaux, je n’avais toujours pas parcouru le monde. Je suis montée à Paris. J’ai réussi à entrer à l’AFP. Je bossais pour le New York Times ! Mais oui ! dans un bureau, un vaste open space où crépitaient les doigts sur les touches des machines à écrire. Je passais ma journée à transmettre des dépêches françaises que je devais réécrire pour les US ! Même si j’avais réalisé mon rêve, quelle désillusion ! Parfois j’avais envie de me reconvertir comme laveur de carreaux. Pour enfin aider le peuple à y voir plus clair.

Noëlle Roth

Je bossais pour le New-York Times. J’étais vendeur de rue dans Park Row, surnommée à juste titre « Newspaper row », dans le quartier du Financial District de Manhattan. Mes amis m’appelaient Gway. Je m’appelle, conformément à l’état civil, Greg Pitaway.

J’ai commencé à travailler dès mes huit ans. Je me levais tôt dans la petite maison familiale située dans le Queens. J’avalais un grand café, malgré mon jeune âge, comme mon père Samuel Pitaway debout de l’autre côté du poêle de la cuisine. Nous étions tous les deux newsboys, comme grand-père Harry avant nous. Employés très jeunes, mon père et mon grand-père ne sont pas allés à l’école. J’ai suivi leurs traces un moment, car au début ça me plaisait d’arpenter les rues et de crier les titres des « unes ». Et je voyais bien que ne pas faire comme eux aurait été comme leur jeter à la figure un seau d’eau glacée agrémenté d’un flot d’injures. Ils n’auraient pas compris que je refuse d’accomplir ce qui avait rempli chacune de leurs journées pendant tant d’années, ce qui avait été aussi leur fierté. Ils étaient tous les deux des hommes fidèles, droits et soumis. J’ai dû hériter de mon côté rebelle du côté maternel. Le corps entier de ma mère, Rachel, criait sa fierté et sa détermination dans tout ce qu’elle entreprenait.

Alors rapidement, j’ai rêvé d’autre chose. J’ai voulu apprendre, je voulais savoir lire ce qu’il était écrit sur ces fameux feuillets de papier, je voulais comprendre, je voulais les écrire moi-même ces articles et ces gros titres en gras. Longtemps noyé dans la rage de mon insoumission, je ne voyais pas que vouloir prendre d’autres chemins que les miens, quitter mon quartier de traîne-misère, ne se ferait pas sans douleurs, déchirements, incompréhensions.

Catherine

Ils ont peur déjà, le désordre vient si vite,

Ils sont inquiets, la confusion vient si vite,

Ils sont effrayés, le cahot vient si vite,

Ils sont insoumis, la déroute vient si vite,

Ils sont angoissés, l’agitation vient si vite,

Ils ont la frousse, les querelles viennent si vite,

Ils appréhendent, le tumulte vient si vite,

Ils n’ont pas de consignes, les manifestations viennent si vite,

Ils sont craintifs, le chahut vient si vite,

Ils sont désorganisés, la pagaille vient si vite,

Ils sont zen, le désordre attendra !

Denise

Extrait de « Souvenirs d’enfance, pour mon petit-fils Marcus »

[…] A ton âge Marcus, je voyais les dames serrer leur sac à main contre elles quand mon père, ton arrière-grand-père, montait dans le tramway de Saint Louis. Je le voyais baisser la tête, comme un coupable devant ses juges. Nous étions en 1962 et j’avais 10 ans. C’est à notre couleur de peau qu’il devait cette réaction. A chacune de ces scènes, qui se reproduisaient souvent, je tremblais de rage. Il m’était impossible d’accepter que le « héros de ma vie » puisse être ainsi humilié ! Même si ces femmes étaient blanches, je ne leur donnais pas ce droit, même si elles pensaient l’avoir ! Je prenais alors la main de mon père et la serrais très fort. Nos regards se croisaient. Je lisais tant de tristesse et de mélancolie mais aussi tant de bonté dans le sien, que mon cœur s’emplissait de tendresse. Pourtant, je me souviens d’un jour où ma colère prit le dessus. Mon corps se mit à trembler tellement que cette fois, ce fut lui qui prit ma main et la serra très fort dans la sienne. Il me soutenait par ce simple geste et personne, dans ce bus, aucun de ces Blancs, ne pouvaient imaginer à quel point cette petite fille et son père partageaient là un moment de complicité d’une très grande intensité. Le silence était la règle. Nous étions obligés de faire, comme on dit, profil bas. Nous ne savions pas encore qu’un pasteur viendrait dans quelques mois, dire au monde entier, qu’il avait un rêve, un merveilleux rêve et que mon père deviendrait alors l’un de ses partisans les plus fidèles. Aussi Marcus, souviens-toi toujours que ce n’est pas à sa couleur qu’un homme se définit, mais c’est l’Amour qu’il a au fond du cœur qui fait qu’un homme devient un Homme. Mais tu peux aussi, si tu préfères, te souvenir de ce que me disait mon père avec beaucoup d’humour « si tu entends quelqu’un te traiter de sale nègre, laisse cet âne braire dans le désert et poursuis ton chemin ».

Marie France

J’ai perdu la vue à Jérusalem. Mon monde s’est éteint subitement par la violence même de ce monde. 

Au commencement une fleur étaient une fleur semblable à toutes les fleurs, un oiseau était un oiseau comme tous les oiseaux.

Le monde s’est étonnamment ouvert à moi, plus vaste et plus habité.

Chaque rose, lilas, pivoine, chèvrefeuille, jasmin, lavande, clématite se présentait par leur fragrance unique. Chaque moineau, mésange, pic vert, rouge-gorge, merle, rossignol, pinson m’interpelait par leur chant propre.

Puis, l’odeur du goudron a subtilisé les arômes floraux, le bruit des voitures a gommé les mélodies aviennes.

Le monde s’est tristement réduit à un hortus de quelques roses et un merle.

Et un jour de mai, les murs du clos se sont écroulés, le bitume et les vrombissements se sont tus, couverts par un parfum de vernix et par des petits pleurs. Tu es né ​ce jour-là.

François Levillon

Je bossais pour le New York Times le journal le plus prestigieux à cette époque. Je me souviens de cette période de ma vie comme une période heureuse et pleine d’enthousiasme. J’adhérais totalement à la devise de notre pays "In God we trust" ce qui me donnait une assurance aveugle en l’avenir. Je vois encore parfaitement le siège du journal au 229 west de la 43° rue auquel je me rendais avec entrain tous les matins. Son entrée grandiose était faite pour me réconforter et me donner des ailes. J’étais persuadé que l’activité journalistique à laquelle je me dédiais allait contribuer à faire des States la nation la plus démocratique au monde avec la force d’une information impartiale. Grâce à cette source d’information sérieuse la presse jaune serait balayée. Les nouvelles basées sur le sensationnalisme, la médisance, le manque d’éthique ne figureraient plus sur les colonnes imprimées et surtout pas dans les gros titres de la Une. Je rêvais et je n’étais pas le seul. Nous étions les pionniers de la presse comme d’autres l’avaient été pour la construction des rails de chemin de fer Tout le pays était un vaste chantier et nous participions tous à "l’American way of life". C’était un monde euphorique et je l’étais.

Il bossait pour le New York Times .... un jour de 1965 il découvrit le gros titre du journal paru le matin "Troops to Vietnam" : la guerre du Vietnam faisait irruption. Comme beaucoup de jeunes il fut enrôlé. Il ne voulut pas partir là-bas, il préféra s’engager dans le mouvement pacifiste pour dénoncer le massacre inutile.

Sa croyance avait foutu le camp.

Elvire Bosch

Déconfinement

J’ai perdu la vue à Jérusalem, la vue de l’esprit, la vue du cœur devant tant de haine, de rancœurs, devant ces peurs, ces angoisses, ces aigreurs, ces conflits de territoires et d’identité, cette guerre de l’eau, quel horrible imbroglio ! J’ai perdu la boule à Istanbul,le Nord à Andorre, j’ai perdu une partie de mon espérance en l’humanité à Niamey, j’ai cru devenir fou à Moscou J’ai perdu toute musique, au cœur de l’affamée Afrique et j’ai perdu mon insouciance et ma tranquillité pendant ces longs mois confinés.

J’ai vu la planète abîmée, senti le monde entier en état d’insécurité vu les dégâts de la déforestation, lu les affres de la colonisation, je sais les ravages de cette recherche incessante de pognon, le Dieu-Argent qui tue tout sentiment ! Et j’ai perdu mon rang en Afghanistan, mon rang d’homme devant cette maternité mitraillée !

J’ai retrouvé mes amis à Paris. Dans notre humble logis nous essayons de cultiver l’espérance à outrance , de chanter la bienveillance, de porter haut les valeurs de la Vie ! L’humour, chaque jour, en prenant soin de la Nature, c’est notre gageure pour que brille, partout, en ces temps de Pandémie l’espérance d’un esprit nouveau nous écrivons, peignons, dansons, car, nous en sommes sûrs, la culture, peut aider à transformer l’âme humaine et, peu à peu, fera disparaître la haine.

Christiane Manin

À ton âge, Marcus, je voyais les dames serrer leur sac à main contre elles quand mon père montait dans le tramway de Saint-Louis.

Je trouvais ça rigolo. Il était beau, fort, élégant, mon père. Il captivait dès qu’il posait un pied sur la première marche du tram. Il émanait de lui la délicatesse d’un artiste.

Et le poulailler des dames de la bourgeoisie, tout à coup, s’arrêtait de caqueter. On n’entendait plus que le bruit de respirations courtes et saccadées. Les dames, comme des ressorts, se redressaient sur leur siège, une main furtivement glissée dans les cheveux ; elles se mettaient à cligner des cils tels des essuie-glace en pleine tempête et, par leur émoi, redonnaient du rouge à leur bouche façonnée en coeur.

Et surtout, surtout, sur la pointe de leurs pieds, les genoux bien serrés, elles se cramponnaient à leur sac, une véritable caverne d’Ali Baba, le coffre-fort de leur intimité.

Car vois-tu, Marcus, mon père qui ne porte pas ton nom, ni le mien, c’est Meunier.

Dans mon bureau, ce tableau magnifique qu’il a oublié de signer, c’est le sien.

Il avait un don extraordinaire pour peindre, modeler, transformer ces dames et leur petit sac comme greffé à elles. Et elles sont drôles, mais drôles.

Te rappelles-tu comme on a ri, beaucoup ri, lors d’une expo dans une grange du pays voironnais ? C’était lui le coupable !

Et les dames, Marcus, ne rêvaient que d’être la prochaine victime, l’élue qui, métamorphosée, illuminerait, c’est certain, un jour elle aussi... un des salons du Louvre.

Geneviève PROTIN

À ton âge, Marcus, je voyais les dames serrer leur sac à main contre elles quand mon père montait dans le tramway de Saint-Louis.

Les hommes, eux, fuyaient derrière leur journal.

Toutes, elles rajustaient leur mise et le regardaient discrètement en baissant la tête.

L’une d’elles, que j’observais avec amusement, se métamorphosait à son approche, un éclat soudain, un sourire, elle le regardait droit dans les yeux et ouvrait lentement son sac à main pour y puiser le ticket qu’elle lui offrait comme un don de soi.

Il était si beau.

Cela dura cinq années.

Il était contrôleur dans le tramway de Saint-Louis .

Elle devint ta mère, mon petit Marcus.

Eric PROTIN

Dans le sillage des catastrophes

Je bossais pour le New York Times, ce prestigieux quotidien qui m’avait trouvé très French style. J’avais 30 ans et rien ne me faisait peur. Sauf qu’un évènement, une tragédie peut changer un homme. Il y a 19 ans déjà. Et j’ai toujours dans les yeux ces centaines de milliers de poussières et de débris incandescents projetés dans les airs, ces hordes hagardes qui erraient dans les rues, puis ce nuage toxique qui a plané sur Manhattan pendant des semaines. J’ai survécu aux cauchemars nocturnes, aux nuits sans sommeil.

Et le temps a passé. J’ai couvert d’autres événements. Les révolutions et les printemps arabes qui devinrent souvent de tristes automnes. J’ai suivi les fluorescents gilets jaunes au milieu des gaz lacrymogènes. Ces yellow vests n’ont cessé d’intriguer les Américains. Ils osent…Ah ces Français ! disaient-ils.

Aujourd’hui j’ai 50 ans. Je bosse toujours pour le New York Times. Les années ont inexorablement ridé mon visage. Et voilà que le monde reçoit un coup de massue. Un virus inconnu menace, tue, bouscule les certitudes. Situation inédite ! les chercheurs se concertent. Il faut attendre… ! La mort omniprésente ! Dystopie ? Le monde entier tremble. J’ai vieilli et j’ai des bleus à l’âme, des peurs inavouées. Mais je résiste encore même si j’ai de plus en plus de nuits blanches.

Violette Chabi

Dire !

Ils ont peur déjà, le désordre vient si vite. Comment traverser une période tragique que de vives tensions travaillent ? Le peuple est-il encore à craindre ?

Cette entité, le peuple, issue de la vision dichotomique du monde peut-elle encore se dire ?

La vague est encore trouble et difficile à lire.

Ils ont eu peur déjà, et cela bien avant la catastrophe. Les usines moribondes d’un monde qui a déprogrammé la fin des savoir-faire locaux, les choix faits d’une très éloignée industrie à bas coûts étaient comme une multitude de cocottes minute prêtes à jaillir, à exploser (ou à imploser comme vous le voudrez !).

Victor Hugo vient de mourir, c’était il y a longtemps ! Le XXème siècle est passé par là, et avec lui, sa soif de consommation et d’accélération. Aujourd’hui leurs réponses bégayent. Ils ont peur déjà, et pourtant, leurs certitudes ne semblent pas vaciller pas vraiment.

Comment aborder l’inquiétude grandissante d’un monde où l’homme ne serait plus qu’un prétexte ? Un monde où le bien être et la soif d’humanisme et de justice ne seraient plus que des concepts de communicants centrés sur l’ego ? Notre seul horizon serait-il la réussite matérielle donc sociale ?

Victor Hugo vient de mourir, c’était il y a longtemps mais ce n’était qu’hier ! Le pouvoir de ses mots reste entier. Mais qui ira les relire si les lumières continuent de s’éteindre dans une école résignée, victimaire, qui dit tout bas mais qui ne le crie pas que des pans de la société n’y ont plus leur place depuis des décennies !

Victor Hugo vient de mourir, c’était il y a longtemps et ce n’était qu’hier ! Aurait-il su crier devant ces drames humains qui se multiplient ou qui s’intensifient ? Aurait-il montré un chemin pour l’issue de cette crise ?

Oui, il aurait trouvé les mots. Nobles ou roturiers mais pour lui toujours beaux.

Kheïra Mallion

J’ai perdu la vue à Jérusalem, brutalement, sans prévenir, ma vie bascula.

C’était l’été, j’étais en transit pour un reportage sur la bande de Gaza. Rupture d’une artère, coma. A mon réveil ne subsistait que la nuit. Irrévocable. Moi, l’athée convaincu, c’est à Jérusalem trois fois sainte que mon destin allait basculer. Quel coup du sort ! J’ai dû m’accrocher pour ne pas croire à la punition divine de mon état de mécréant. Les mois qui suivirent furent un long chemin de croix pour continuer de vivre au milieu de cette obscurité lumineuse. Comment cette nuit éternelle qui habitait mes yeux pouvait laisser transparaître la lumière du soleil ? Le gris de la pluie bretonne ? La nuit de la nuit ? J’appris à Voir. Je me souvenais d’une stupide conversation « tu préfères perdre la vue ou tes bras ? ». Ce jeu nous faisait faussement rire et avait perdu toute sa saveur ce jour amer de juillet à Jérusalem. Il fallait à présent tenter de revivre. La première révélation de cette vie nouvelle fut cette main que je sentis à mon réveil, celle qui me caressait et m’enserrait lorsque j’étais encore sur ce lit d’hôpital, sa douceur, les traits de ces doigts fins, la chaleur qui en émanait, sa fébrilité témoignant de l’angoisse de l’attente de mon réveil.

J’allais voir ce qui était invisible depuis le début de ma vie. Je pris alors pour habitude de lire l’anatomie de mes amours éphémères, mémorisant chaque parcelle de leurs corps dénudés avec mes doigts, de sentir l’odeur de l’herbe grillée de juin, le goût subtil d’un carré de chocolat, les hésitations dans la voix qui habitaient les mensonges, les subtilités des arrangements musicaux qui donnaient leur puissance aux chansons. Abandonnant toutes les illusions hypocrites de ma vie d’avant, pour me sauver, j’allais choisir de profiter de l’essentiel qui se cache dans chaque interstice de l’existence.

La vue est une illusion qui nous cache la vérité du monde. J’ai perdu la vue mais trouvé ma vie.

Matthieu H.

Ils ont peur déjà, le désordre vient si vite...

Il aura suffit d’une nuit pour que la situation bascule. Il aura suffit d’un rien. Un soir d’égarement, un retard au petit matin et trois gouttes entraînant un déclic, emportant le tout dans un élan de panique mêlée de peur. Se dessine alors la perspective d’une routine démantelée, bousculée, déstabilisée. Un, deux, trois, la poubelle se remplit et la tête avec, les traits du visage figés en une grimace effarée. Les "c’est pas vrai" sont récurants depuis quelques minutes, à peine murmurés de l’autre côté de la porte au fond du couloir. Et pourtant, deux barres obstinément dressées disent le contraire.

Deux vies bien rangées ont basculé ce matin. Et malgré la panique, on se demande si de pleurer ou de trépigner de joie, quelle attitude est la plus appropriée.

Malgré tout, la peur se mêle à l’excitation, les étoiles brillent au fond des yeux et les têtes sont en ébullition. Les projets fusent, sont contredits, remodelés, balayés. L’appréhension ne laisse aucun répit mais l’euphorie veut se faire une place dans les cœurs. Rapidement, la crise de larmes toque aux fenêtres et, épuisés par toutes ces émotions, ils embrassent timidement leurs responsabilités en accueillant cette nouvelle inattendue. Le test est formel. Ce matin, là, entre le lit double et les toilettes, deux vies ont basculé et une autre a tout juste commencé.

Alice Civario

Un ailleurs lumineux

J’ai perdu la vue à Jérusalem.

Tu vas me dire : Mais qu’est-ce que tu es allée faire là-bas ? Tu as découvert que tu avais des origines juives ?

Rien de tout cela. Juste un vieux rêve de voyage, ce genre de projet que l’on repousse toujours, faute de temps ou d’argent.

Et puis sans doute le choc qu’avait été la mort de mon amie Maïa, violente, inattendue. Un arrêt du cœur, au plus plein de sa vie, elle toujours tournée vers les autres, tantôt dans les hôpitaux pour les enfants malades, tantôt dans des spectacles de théâtre qu’elle montait avec Toine, l’ami de jeunesse. Ils étaient allés jusqu’en Afrique pour jouer leur spectacle, pour toucher les gens des villages oubliés.

Ce deuil m’avait laissée dans un état de sidération, de manque. Son visage se révélait à moi à n’importe quel instant de la journée. Je lui parlais. Mais c’est sa voix splendide qui m’habitait. Quand elle lançait son fameux Jerushalem, shelesahav...Je ne sais même pas comment s’écrivent ces mots, mais voilà, je voulais ressentir le soleil brûlant sur ma peau, et voir la foule au mur des lamentations. Je voulais la rejoindre dans son amour pour ce pays.

C’était il y a deux ans. J’avais voulu marcher dans un coin de désert et revivre un peu de la beauté dépouillée pleine de silence. C’est un jet de pierre qui ma touchée au visage. Avant que quelqu’un ne me trouve, j’avais perdu beaucoup de sang, et versé beaucoup de larmes.. .Les médecins n’ont rien pu faire. Je ne verrais plus jamais les paysages tant aimés. Je serais obligée de voir avec le cœur.

Michelle Labrune

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Auteurs à l’honneur 2020

MANCEAU Edouard

Depuis toujours, Édouard Manceau aime par-dessus tout raconter et illustrer (...)

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PERRIGNON Judith

Journaliste, écrivain et essayiste, Judith Perrignon nous offre le plaisir (...)

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VILLEMINOT Vincent

Vincent Villeminot a d’abord été journaliste reporter diplômé de Sciences Po (...)

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